Une rixe au Moyen-Age

Avec l’aimable autorisation du Corpus Etampois

Un corbeau, fièrement perché sur le clocher de l’église Saint-Etienne, croasse quelques jurons dans l‘air appesanti de chaleur, et le soleil en cette fin de journée, peint une toile pastel et bucolique sur la vallée.

Raoulin Fouet dit « Paviot », serviteur du Sieur Pierre Paviot, étire ses muscles alourdis et quitte le bourg d’Etrechy, petit village situé à une quarantaine de kilomètres au sud de Paris. La voie reliant Orléans à la Capitale serpente le long des coteaux plantés de vignobles.

 Originaire de Normandie, Raoulin Fouet a accompagné son maître au château du Roussay, dont Pierre Paviot en est le seigneur, ainsi que différents domaines en Beauce, en plus du château de Jeurres, à Morigny.

La distance entre le bourg et le château du Roussay n’est que d’un petit kilomètre, mais le chemin caillouteux fait transpirer Raoulin.

Au loin, se rapproche le pas trainant d’un canasson amaigrit, tirant une carriole aux essieux grinçants. Les cagettes entassées de volailles brinquebalent sur la charrette, et l’homme qui tient les rênes, a l’œil suspicieux en voyant Raoulin.

A hauteur de l’inconnu, le poulailler (vendeur de volailles) interpelle vivement Raoulin et lui somme de faire connaitre son identité. Devant tant de rustrerie notre « Paviot » répond vaguement et poursuit son chemin. Mais le poulailler obstiné, réitère sa demande autoritaire. Raoulin, cherchant alors à calmer l’animosité du marchand, tente de prouver sa nature pacifique. Rien n’y fait, le grossier personnage hausse le ton et devient carrément menaçant…

C’est que la région n’est pas sûre en cette fin de 14ème siècle. On se méfie des inconnus. La Peste Noire a fauché le tiers de la population Européenne, et le bourg d’Etrechy a déjà supporté un combat entre Français et Anglais, quelques années auparavant, en 1359. Un capitaine Français y sera même fait prisonnier et sa troupe défaite par les Anglais. Nous sommes en pleine guerre de Cent ans ! Et les compagnies de mercenaires, lorsqu’elles ne combattent pas, écument la campagne environnante, rapinent, violent, tuent…

Les hommes d’un certain Ruffin le Gallois, ont infesté la région, semant la mort et la désolation.

La réaction de l’homme à la carriole est compréhensible, mais Raoulin ne sait que faire pour prouver ses bonnes intentions. Alors que l’altercation semble s’apaiser, deux autres poulaillers arrivent avec leurs charrettes, et en voyant Raoulin, le prennent immédiatement à partie.

Cette fois, il ne se laisse pas faire. Dévoilant son identité et sa fonction, il exige qu’on le laisse poursuivre son chemin.

Mais l’effet de meute excite nos brutes, persuadés qu’ils ont affaire à quelques espions Anglois ou brigands de grands chemins. Les coups ne tardent pas à pleuvoir sur notre pauvre Raoulin, qui tente, tant bien que mal, de se défendre. Une pluie de poings et de trique s’abat sur l’homme recroquevillé, harcelé de coups.

Enragé, un des vendeurs de poule, saisit le serviteur transit et le menace d’un couteau effrayant, la pointe de l’arme appuyée fortement contre l’abdomen du malheureux. Raoulin, épouvanté, implore la vie sauve. L’agresseur le frappe alors avec une force prodigieuse, du plat de son arme et le fait chuter au sol. Les trois marchands s’esclaffent, satisfaits de la correction qu’ils ont infligés à l’inconnu, et s’apprêtent à reprendre leur chemin, tout en insultant le blessé gisant.

Se relevant péniblement, et malgré la douleur et le sang qui suinte de ses blessures, Raoulin est saisit de rage, il veut laver l’humiliation subie. Dégainant à son tour son long coutelas, il menace de son rang les trois lourdauds, qui reprennent aussitôt leur assaut sauvage, faisant fuir à travers champs le serviteur des Paviot.

Revenu au village d’Etrechy d’où il était parti quelques minutes plus tôt, Raoulin, hors d’haleine, ne profite pas longtemps de la relative sécurité du bourg. Les roues gémissantes des charrettes des poulaillers entrent dans la Grand’Rue.

Cherchant à se cacher, il ne peut supporter d’entendre, au loin sur la place de l’église, son agresseur au couteau raconter à la femme d’un certain Oudin Bonmarché, qu’ils ont été attaqués sur la route par un dangereux brigand. S’en est trop !

Raoulin, tenace, surgit et hurle la vérité. Le poulailler sort son arme, et le combat reprend. Plus habile, plus rapide, le marchand frappe son adversaire au bras, qui hurle de douleur.

 Le croyant alors hors de combat, le poulailler abandonne Raoulin, et s’en va rejoindre ses compagnons.

Notre serviteur, tout pantelant, se relève difficilement et frissonne à l’idée d’être piégé sous les épais murs du bourg, censés protéger des menaces extérieures… Impossible de rentrer au château dans son état. Seule solution, trouver de l’aide. Et de l’aide, il sait où en trouver. Il se précipite à l’hôtel du Poislane, chez Jehannin Rayer, un ami, beau-fils du boucher d’Etrechy.

Les nouvelles vont vite, et l’altercation a vite fait le tour du petit village. Jehannin Rayer sillonne déjà les ruelles, armé d’un puissant bâton, lorsqu’il rencontre les trois poulaillers.

Il les interpelle, et sans même leur laisser le temps de réagir, frappe au niveau des épaules le premier vendeur de poule à sa portée. Effrayés et pris de court, les trois s’enfuient en tous sens. Raoulin, revenant de l’Hôtel de Poilasne, rencontre un fuyard et tente de l’arrêter, sans succès, mais réussit à ralentir sa course.

Jehannin, qui le poursuivait, arrive en furie, et frappe le poulailler d’un terrible coup à la tête. L’homme s’écroule, le crâne fracassé. Le corps convulsionne affreusement. Le deuxième coup, sur le haut du corps, l’achevera, deux jours plus tard.

 L’honneur est sauf pour Raoulin ! Mais dans les jours qui suivent, la crainte des conséquences judiciaires pèse lourdement sur le serviteur des Paviot. Même si ce n’est pas lui qui a donné la mort, c’est un meurtre, et il est impliqué !

 Il décide de quitter le pays quelque temps.

Sans ressources, il n’a d’autre choix que d’affronter la justice. Soutenu par son maître, Pierre Paviot, alors échanson de Louis d’Orléans, frère du Roi, Raoulin obtient le droit de plaider sa cause auprès du Conseil du Roi.

Après l’avoir entendu, le Conseil rend son jugement. Il ne sera pas poursuivi. Même s’il n’est pas pour autant acquitté, la Lettre de Rémission, obtenue par le Roi de France Charles VI, stoppe désormais toute action à son encontre. C’est un privilège qui restaure sa réputation, et le protège.

Raoulin Fouet peut enfin rentrer chez lui…

Le samedi 08 août 1395, sous les yeux d’un corbeau fièrement perché sur le clocher de l’église Saint-Etienne, Jehan Texier, dit « poulailler », dit « le Page » a reçu, au cours d’une rixe, un coup mortel, et a succombé le lundi de la Saint-Laurent.



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