Rockall, le rocher de la discorde

Le Cénacle d’Osiris

Business & Project Agency
Projet #324.

Thaddeus McRashley s’essuie discrètement les mains dans un mouchoir de soie au motif floral. Tout ira bien, il a l’habitude des présentations de projet, mais celui-ci est particulier, ambitieux, et certainement très lucratif.

Les regards silencieux tombent comme des flocons de neige sur la petite estrade, juste en-dessous d’un large portrait du membre le plus influent de l’histoire du Cénacle. Très cérémonieusement, Thaddeus McRashley prend place sur la marche, et embrasse du regard l’Assemblée.

Les tables ne sont pas encore débarrassées des reliques du repas. Les verres sont vidés ou remplis de vin ou de champagne doré. Des volutes de fumée grises et blanches s’échappent de gros cigares.

Son discours de plusieurs pages est agrafé dans le coin gauche. Il va en tourner régulièrement les feuilles au cours de sa présentation, bien qu’il l’eu appris par cœur.

Un homme, au premier rang, lève son verre en guise d’encouragements, et hoche la tête, comme pour donner son approbation.

La Haute Salle des Banquets est pleine d’une centaine de personnes, la totalité des membres, prêt à l’écouter.

Le début du discours défile en remerciements ronflants, longs et ennuyeux, de congratulations d’untel ou untel, rappel des cotisations, etc…etc…

Le plus intéressant vient après.

L’idée du discours, le pourquoi du dîner, ou point d’orgue de cette soirée… c’est la création du tout premier « Palace de détention » payant. La phrase est dite avec un ton magistral et appliqué, pour donner plus d’impact.

Les membres gesticulent sur leurs chaises.

Maintenant, il faut développer, McRashley ! Il s’y attèle, poussé par la fièvre du prédicateur.

« Le principe est simple, comme vous le savez tous, le businessman n’aime pas l’inutilité. Tout doit pouvoir être exploitable, c’est le job du Cénacle d’Osiris, les recoins sombres. Et c’est d’autant plus lucratif qu’ils sont totalement inexploités !

Le businessman est un colon, un missionnaire, un moine-soldat de la finance. Il aplanit, assainit, met en valeur et exploite.

La cible ? Rockall. Un affleurement rocheux dans l’Atlantique Nord. Un roc, sortit de l’Océan il y a des millions d’années, culminant à 17 mètres au-dessus des flots. 22 mètres sur 25, telles sont ses mensurations. Il se situe au centre d’un ancien volcan, depuis longtemps englouti par les flots tumultueux. Ses seuls occupants sont des Fous de Bassan, Mouettes, Fulmars et Bigorneaux. Les plus proches voisins doués de parole se trouvent à 370 km, en Ecosse, et 425 km des côtes Irlandaises.

Ce caillou a une histoire fascinante, et pourtant inconnue du grand public.

 « L’île » est connue depuis au moins le 18ème siècle. Mais c’est au 19ème siècle que l’on s’y intéresse réellement. On expéditionne, on mesure, on cartographie et l’on réfléchit à ce que l’on pourrait en faire. Rien à priori. Alors on le laisse se couvrir de merde de mouette, de guano.

 Jusqu’au début des années 50, Rockall n’appartient à personne et a le statut de « Terra Nullius », ou terre sans maître, et c’est bien cela le problème, car les Soviétiques pourraient avoir l’audacieuse idée de s’y installer pour espionner les essais nucléaires américains dans l’Atlantique Nord !

A peine évoquée, l’idée fait froid dans le dos. Aussitôt, le 18 septembre 1955 à 10h16, la Grande-Bretagne hélitreuille trois militaires et un civil, et au nom de sa Gracieuse Majesté, annexe l’îlot rocheux en une courte mais très « British » cérémonie.

Depuis, ce n’est pas ce téton de roc prétentieux qui attise la convoitise, mais son plateau continental sous-marin.

 La Grande-Bretagne annexe, l’Irlande, l’Islande et le Danemark revendiquent. Un point minuscule dans l’immensité bleue crispe l’appétit, au nord de l’Europe.

Voilà pour l’histoire, brève et résumée.

Un rocher marin, perdu au milieu de l’Océan, inutilisé. Une aubaine, messieurs !

 Maintenant, je vais faire appel, à l’aide des montages et créations graphiques, à votre imagination.

Que représente Rockall ? une fondation solide, un plancher de roc. Maintenant que nous avons la base, voici le Projet proprement dit.

Passons les détails trop techniques, un fascicule est disponible en fin de présentation.

Voici donc, un établissement de luxe, imaginé et conçu pour loger un hôte d’exception, privé de liberté. Autrement dit, et sans chichi, une prison…

 Je vous présente : le « Rockall Purgatory Palace » ! »

Les regards dans la salle sont dubitatifs, pas encore convaincus.

« McRashley bon sang, passes la seconde ! »

La lumière se tamise, et le projecteur se met à ronronner doucement.

« A l’aide de matériaux résistants à la corrosion de l’eau de mer, nous allons accroître la surface habitable du rocher, qui se situe aujourd’hui et au sommet, en une petite plate-forme de 5m carré environ. 

L’établissement ainsi créer sera composé de deux niveaux adjacents.

La première partie, une serre tropicale avec plancher de verre, piscine-jacuzzi et petite plage de sable, hammam et coin cinéma. En contre-haut avec accès par un escalier de fer forgé, style victorien, un restaurant gastronomique, avec vue panoramique à 360°, un coin bibliothèque et bureau. Une terrasse d’été pour les jours ensoleillés complète le niveau.

Le rocher en lui-même sera astucieusement creusé et aménagé pour les espaces de vie du personnel et de l’intendance, accessible par ascenseur.

L’objectif assumé est d’accueillir un « hôte carcéral » totalement libre de ses mouvements, tout en lui proposant un environnement en adéquation avec ses attentes, ses obligations et son style de vie.

Deux chambres supplémentaires complètent la ligne hôtelière du Palace en offrant toutes les caractéristiques d’un grand hôtel, dans un cadre unique, et pour une clientèle sélectionnée, en quête de repos ou d’inspiration artistique et littéraire ou simplement pour vivre et profiter d’une expérience inoubliable.

Le « Rockall Purgatory Palace » doit avoir la capacité d’accueillir une dizaine de personne à temps plein, hôtes et personnels confondus.

« L’hôte carcéral » aura la possibilité durant des périodes définies, de recevoir la visite d’invités, famille ou amis, par l’adjonction de chambres supplémentaires sur les flancs de l’hôtel. Ses chambres clipsables, ressembleront à des capsules de verres, capable d’être ajoutées à la demande.

Comme l’a écrit un voyageur, « visiter Rockall est la quintessence de l’héroïsme et reflète la bravoure et le caractère moral du voyageur ».

Un petit nombre de personne s’est donné beaucoup de mal pour escalader le rocher. Un homme a occupé son sommet pendant 45 jours d’affilés, record officiel. Venir à Rockall est l’ultime aventure.

Des activités annexes peuvent être développées. D’un simple débarquement de croisiéristes de quelques heures, le temps d’une visite et d’un repas au restaurant, à la création d’une série documentaire sur l’histoire du rocher et sa vie quotidienne, la liste est longue et n’a de limite que celle de notre imagination.

Par chance, depuis des siècles, les environs de Rockall ont connu de nombreux et dramatiques naufrages.

Pour exemple, en 1686, un navire de commerce espagnol à fait naufrage en heurtant les écueils, faisant plus de 200 victimes. En 1824 et en 1904, deux autres navires ont sombré, emportant avec eux 670 personnes dans un repos sombre et définitif. La localisation des épaves peut être un autre attrait touristique et historique à ne pas négliger.

Nos agents s’occupent déjà des questions législatives du dossier.

Nous préconisons également, la création d’un observatoire dédié à la faune du futur « Rockall Purgatory Palace ». Ainsi nous espérons assouplir la réticence des associations écologiques et autres.

Nos services financiers estiment un coût annuel, entre l’entretien et la masse salariale (les énergies sont principalement vertes et autonomes), à 500 000 dollars. Pour une nuit facturée à 10 000 dollars, sans les diverses activités annexes et optionnelles, nous pouvons envisager un revenu net annuel de 11 millions de dollars. Et le meilleur, la cerise sur le gâteau, c’est que le concept est exportable et franchisable ! »

Les yeux avides pétillent. Allez, le coup de grâce. Il faut improviser…

« Messieurs, cette idée, ce projet, vient d’une réflexion personnelle…

 N’aimerais-je pas pouvoir anticiper et préparer un lieu paisible, à mon goût, comme le faisait autrefois les grands Pharaons en construisant leur tombeau royal, si par malheur, Dieu m’en préserve, je devais me retrouver enchaîné, à casser des pierres le long d’une route poussiéreuse ? … »

Grosses esclaffades de rires, et tapes de bucheron dans le dos. L’Assemblée est debout, les mains s’entrechoquent bruyamment en applaudissements. L’appétit carnassier du businessman est rassasié.

Les plaisanteries fusent.

« ha ha ha ! Monsieur le Président, c’est votre résidence secondaire ! »

« ha ha ha ! J’espère que tu me rendras visite Bob »

« ha ha ha ! Pourquoi pas, nous pourrions finir cette satanée partie de billard ! »

« ha ha ha ! Et ramène quelques filles avec toi ! » 

« ha ha ha ! »

On félicite Thaddeus. 

« Oui, je crois, et j’ose exprimer mon enthousiasme en termes populaires, que nous allons nous faire des couilles en or ! »

McRashley s’éponge le front et sourit. Son projet est approuvé.

Note de l’auteur : Le Cénacle d’Osiris n’existe pas, le projet du « Rockall Purgatory Palace », à ma connaissance, non plus. C’est une fiction ayant pour but de faire connaître l’existence du rocher et la véritable histoire de Rockall.



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