Samuel de Champlain et la « ligne des amitiés ».

L’enfant s’installa confortablement, se pelotonna sous sa couette, et posa sa tête sur un oreiller moelleux. La chambre était rangée comme l’est celle d’un enfant de dix ans. Son père éteignit la lumière principale, se fit une place sur le rebord du lit, et reprit la lecture à l’endroit indiqué par un marque-page représentant un zèbre à lunettes. Il s’éclaircit la voix et chercha des yeux la suite du récit.
L’enfant regarda fixement les lèvres jointes de son père, qui s’ouvrirent sur un monde…
Comme un tourbillon, il fut emporté sur la terre bleue des possibles…

« Les quelques mètres à travers les buissons devenaient pénibles. Les branches fouettaient le visage et les ronces déchiraient le tissu et lacéraient la chair des jambes.
Enfin, la végétation devint plus éparse et accommodante, en haut du promontoire. De là, un paysage densément boisé étalait son manteau de pourpre verte. Quelques hommes robustes attendaient en désignant de leur arme de pierre la silhouette montagneuse, solitaire et robuste, perdue dans cette immensité tourmentée de vallons, de rivières sauvages, où chassent l’ours et le loup.
Les hommes poussaient des cris aigus, et s’agitaient. Ils semblaient pris d’une fièvre guerrière emprunte de peur sacrée. Champlain regarda la bosse rocheuse que les Wendat, ou Hurons, appelaient « Montagne ».
« Nous pouvons y arriver demain, en fin de journée. »
François Gravé parlait en connaisseur. Élégamment vêtu, il n’en fut pas toujours ainsi. Grand, rasé de près, le visage buriné par le temps implacable de la vie au grand air, il était arrivé quelques années plus tôt. Cherchant fortune, il avait tout tenté. Il savait la difficulté et la lente progression, dans cet environnement hostile et sauvage de ces terres Canadiennes, pour y avoir fait la traite des fourrures.
Mais ce qui l’inquiétait semblait bien plus terrible que l’ours ou le loup. C’étaient les Iroquois !
Ce peuple Amérindiens, de guerriers fiers et redoutables, ennemis héréditaires des Hurons, des Montagnais et des Algonquins, avec qui Samuel de Champlain et ses compagnons Français avaient signé un pacte d’alliance qui les liaient, indiscutablement, à cette lutte fratricide séculaire.
Ce majestueux panorama s’enfonçait en terre adverse. La voie longeant le fleuve impétueux du Saint-Laurent s’enfonçait profondément dans les Hautes
Terres et donnait accès à des ressources immenses.
Mais ce climat de guerre incessant, perturbait le commerce de la traite des fourrures, première économie de la toute jeune colonie de Québec, fondée un an auparavant en 1608.
Samuel de Champlain et ses compagnons devaient y mettre un terme. Samuel fixa la montagne, balaya du regard les environs couverts de forêts obscures, et retourna au
campement.

Résumé : Un père lit un livre d’aventure, un soir, à son fils.Nous retrouvons dans cette histoire, Samuel de Champlain et ses compagnons, escaladant une montagne en territoire ennemi Iroquois, dans le but de rencontrer « le Vieux de la Montagne », et de lui proposer un accord de paix…

Le feu brilla longtemps dans la nuit. Les Hurons allaient et venaient, bavassant dans leur langue. Un Français, habillé à la mode autochtone discutait joyeusement avec eux. Habillé d’une veste de peau et de jambières à franges, il était jeune et beau. Il avait rapidement pris et compris les coutumes Indiennes. Pendant un an, Etienne Brulé vécut au milieu des Hurons, et appris leur langue. Fidèle compagnon de Samuel, il lui servait d’interprète. Par la suite, il deviendra un des plus grands explorateurs d’Amérique du Nord. François Gravé lui demanda de se présenter sous la tente de Champlain. Une dizaine de français faisaient partis de l’expédition. Samuel de Champlain, Charentais au charisme imposant, un visage massif, la barbiche fière, trônait au milieu des français, penchés sur une carte de parchemin. Le chef Huron Arendarhonons montra de son doigt un point invisible sur la carte, et dit des mots que personnes ne comprit.
Dans l’obscurité vacillante des lampes, un homme à la peau sombre, plus que les autres, traduisit les paroles du vieux chef, en parfait français. C’était Mathieu Da Costa, originaire de quelque part, d’un pays de terre rouge d’Afrique. Lui-même ne savait pas d’où. Résultat possible et terrible de l’esclavage. Le financier de Champlain et de la colonie, Pierre Dugua de Mons, avait rencontré Mathieu Da Costa
à Amsterdam lors d’un voyage. Il avait été immédiatement séduit par ses capacités. Parfaitement polyglotte, Mathieu Da Costa avait une facilité dans l’apprentissage des langues et une grande intelligence. Dugua lui avait proposé l’aventure, de l’autre côté de l’océan, et lui, avait dit oui.
Premier homme libre d’origine Africaine sur cette terre inconnue, il avait, depuis son arrivée, appris les dialectes Amérindiens avec une rapidité déconcertante. Il était, avec Etienne Brûlé, l’un des interprètes de la colonnie.
« Voici la montagne du Vieil Homme, et nous sommes ici. »
Ils touchaient au but. Leurs alliés Hurons et Montagnais leur avaient raconté la légende. Le Vieil Homme de la Montagne était le chef spirituel des Iroquois et des Agniers. C’était aussi un magicien craint. Et tout traité de paix devait être approuvé par cet étrange ermite. A défaut, il faudrait faire la guerre, et la gagner une bonne fois pour toute !
On discuta encore quelques temps du trajet à suivre et d’autres choses, du pays, qui manquait, et l’on partit se coucher.
Le matin était frais. Le cui-cui des Roselins pourprés magnifiait les hauts pins environnants. Les traces du campement disparurent rapidement, et la troupe hétéroclite s’ébranla à travers les bosquets de feuillus. Des gaillards Indiens, chargés comme des mules, ne paraissaient pas souffrir à côté des français, tout aussi chargés et chancelants.
La journée passa. Le ciel resta dégagé, même si au loin, on apercevait des renflements cotonneux qui s’obscurcissaient à mesure. Les hommes regardaient constamment derrière eux, dans l’ombre des bois, l’imagination collective percevait d’étranges silhouettes, glissées entre les troncs. Les nuées de passereaux s’envolaient, effrayés par d’invisibles dangers. Et la troupe se sentie suivie, épiée.

En fin d’après-midi, enfin, on arriva à quelques lieues de la montagne. Le campement fut monté. Les Hurons n’iraient pas plus loin sur cette terre maudite. Les amis Indiens protégèrent le camp, commandés par leur chef, le Sagamo Arendarhonons.
François était inquiet, comme le laissait percevoir cette ride exagérée qui lui barrait le front, et s’en confia à Samuel.
« Nous ne savons pas ce que nous allons trouver là-haut. »
« Un espoir de paix, je l’espère. »
« Comment comptes-tu t’y prendre ? »
« Je veux proposer une ‘Ligne des Amitiés’, bénéfique pour tous, séparant les terres et les influences Iroquoises de notre Nouvelle-France. » Une première ‘Ligne des Amitiés’ avait été conclue en 1494 par le traité de Tordesillas. Elle reconnaissait le partage du monde entre les deux puissances principales, du Portugal et de l’Espagne.
Un simple trait sur une carte, un méridien passant au large des Iles du Cap-Vert. A gauche de cette ligne, les terres seraient possessions d’Espagne, à droite, au Portugal. Le Pape y avait apposé son sceau Pontifical. Cette ligne interdisait aux autres nations d’y revendiquer des terres et de s’y établirent. A la Suite de la guerre Franco-Espagnole de 1595-1598, la paix de Vervins fut signée. En 1598, elle mit fin à la rivalité des deux royaumes. Une clause secrète du traité concernait une nouvelle ‘Ligne des
Amitiés’. Un nouveau trait sur la carte, passant cette fois sur l’Île de Fer, aux Canaries. Cette ligne servirait désormais de premier méridien, deux cents ans avant celui de Paris en 1792, puis Greenwich en 1884. Cette clause secrète, autorisait désormais la France à traverser l’Océan, sans molestations de la part des Espagnols, qui acceptèrent ainsi le partage de leur monopole, attribué jadis par sa Sainteté Alexandre VI.
Les Français pourront s’établir en Amérique, à leur risques et périls. Car les Espagnols autorisent la traversée, mais se gardent le droit d’intervenir selon leurs intérêts, sans répercussion possible, sur le continent européen entre les deux royaumes de France et d’Espagne. A l’Ouest du méridien de l’Île de Fer, la zone devient donc un No Man’s Land ouvert aux audacieux, où guettent les galions Espagnols et où seul les plus téméraires s’y aventurent.
Champlain et ses compagnons ont profité de ce nouveau partage. Et la Nouvelle-France en est le fruit, encouragés et armés par le roi de France Henri IV.

On forma le régiment. Samuel de Champlain, Mathieu Da Costa, François Gravé, Etienne Brûlé, et six autres volontaires Français, de la toute jeune colonie de Québec firent l’ascension. Par prudence, la cordée avait emmené les arquebuses.
Deux heures plus tard, un chemin de pierre et de rocailles imprimait sa silhouette sur le flanc rocheux. Les explorateurs l’empruntèrent.
Le camp avait disparu, tout en bas, dans les brumes de fin de journée qui tapissait la cime des arbres d’un voile opaque. Quelques fois, des éboulis de pierres risquaient de blesser un homme.

Alors la montagne découvrit ses entrailles. Une ouverture perçait la roche. La caverne était sombre, et lorsque s’approcha les premiers hommes, des corbeaux lugubres donnèrent l’alertes en croassant méchamment.
Un grognement fit écho sur les parois de la grotte. Les soldats armèrent les arquebuses.
L’ombre immense, fit craindre l’attaque d’un ours. Bientôt découvert au soleil faiblissant, l’apparence de la bête qui sortait de sa crypte, balançait entre l’homme et l’animal.

Une crinière folle, hirsute et brune semblait mut de serpents horribles. Une barbe buissonneuse de ronces aiguisées, un visage blême, et au milieu, à la place des yeux, deux points immenses, qui semblaient deux brasiers infernaux. La stature haute et droite et sauvage, les gestes saccadés, l’homme, car s’en était un, s’arrêta à la frontière sépulcrale de son antre. Ses yeux cherchaient à s’acclimater aux couleurs vives de la vie.

A cette vision dantesque, la troupe eut un mouvement de recul, sauf Champlain, qui resta ferme sur ses jambes bandées de ses muscles puissants.

L’homme, ou la bête, ou les deux, fut surpris de la majesté du commandant. D’une main osseuse, il dégagea brutalement, de devant ses yeux enfoncés, des mèches de crins qui lui servaient de cheveux.

En guise de sceptre, le vieux roi penchait sur un long bâton de chêne rongé de vermine.

Son grand corps était recouvert d’une sorte d’étrange tunique orientale, descendant jusqu’aux chevilles, décousue, recousue et usée. Une large ceinture de tissu serrée autour de la taille laissait percevoir la maigreur du personnage. A certains endroits de sa robe, la couleur était encore d’un rouge vif, ailleurs un dégradé de brun délavé.

Une voix caverneuse fit trembler l’air ambiant, et les corbeaux se turent.

Da Costa comprit, lui, le polyglotte.

« C’est la langue aztèque des Iroquois. Il demande qui nous sommes et ce que nous voulons. »

D’une voix ferme de chef, Samuel parla.

« Je suis Samuel de Champlain. Avec mes compagnons, nous avons traversé l’immensité de l’Océan. J’apporte la paix de mon Roi. »

Le vieux fou saccadait des mouvements de tête, comme attaqué de milliers d’abeilles. Sa voix crachait, et hurlait, et sifflait…

« Je ne suis en guerre avec personne et je ne connais pas ton roi ! »

« Vieil homme, je ne te cherche pas querelle, ni à toi, ni à ton peuple. Encore une fois, écoute mes paroles. Je viens proposer une paix équitable et bénéfique pour tous. Nous avons marché longtemps pour venir jusqu’à toi. »

Samuel, sûr de lui, ramassa de la poussière de roc, et poursuivit…

« Dans cette main, j’apporte la paix. Dans celle-ci, j’apporte la guerre. Choisit judicieusement, Vieil Homme. »

Le vent s’était levé en même temps que le soleil plongeait dans l’horizon. Le ciel, là-bas, rougeoyait.

Le vieux de la montagne se redressa, encore plus droit sur son sceptre. Son regard s’enflamma et sa bouche se tordit dans un rictus animal qui dévoila ses dents blanches carnassières.

Il s’arc-bouta sur les os de ses jambes, et menaça le groupe de son bâton de bois. Des rafales de vent insufflait la vie à sa crinière folle, qui dansait de soubresauts.

« Tu es l’Ami de mes Ennemis ! Je sens leur puanteur infecte vous suivre, elle vous colle à la peau comme un cadavre dans un marécage putride. Tu parles de paix avec des armes de guerre ! Ton Roi est-il à ce point faible pour ne pas négocier lui-même ? »

Samuel ravala sa colère qui rougissait ses tempes et battait dans sa poitrine.

Le visage du magicien était encore nappé d’obscurité ténébreuse.

En parlant, il avança d’un pas, baignant son visage d’une clarté crépusculaire.

Le commandant des français sursauta de surprise. Ce visage n’avait rien de la peau cuivrée des Hurons, ou des Iroquois, ou des Montagnais. Cette tête, blafarde, aux pommettes saillantes, Samuel la connaissait.

Et le Vieux fou Biblique continua sa harangue.

« Moi, Sinbad, coureur des mers inconnue, Dieu de la Montagne et des Iroquois, Maître du vent, du ciel et de la foudre, je vous maudis ! Vous qui souillez mon domaine de votre arrogance ! La terre se déchirera sous vos pieds, et vous serez avalés dans les flammes infernales ! »

Un éclair zébra l’air, suivit d’une forte détonation, laissant une odeur de soufre. Les nuages noirs s’amoncelèrent, et la tempête se déchaîna. Les soldats avaient peur.

La robe du magicien claquait dans la furie des éléments. Le vieux fou écumait une mousse blanche qui s’étalait sur sa barbe.

La poussière piquait les yeux, et bientôt un épais mur gris enveloppa la troupe d’explorateurs. Les jambes fléchissaient sous les coups de boutoir de la tornade.

Un des soldats trébucha, et les rafales l’emportèrent comme les serres d’un rapace géant, et il disparut à jamais dans le tourbillon immense.

Le magicien s’était dissout en milliers de grains de sable volcanique, fouettant les visages à sang.

Enfin, la troupe put se mettre à l’abri. La tempête s’apaisa. Le ciel bleuit sombrement à l’Ouest. Le maëlstrom disparut. Un deuxième soldat avait été emporté.

 L’entrée de la grotte était déserte. Samuel se redressa. Une cascade de poussière grise glissa de son dos à mesure qu’il s’élevait. Les hommes semblaient être des statues de pierre. Encore étourdis, ils s’approchèrent de l’obscurité. L’odeur était acre.

Les soldats frissonnants restaient sur leur garde, les arquebuses pointées en avant. Samuel dégaina son sabre. Etienne flamba une torche, puis deux, et la troupe s’engouffra dans une nuit plus noire encore.

La grotte n’était pas profonde. Une couche de paille éparpillée et sèche dessinait une étoile imparfaite autour d’un reste de feu. Quelques mobiliers de bois austère habillaient les parois sombres.

Un peu reclus dans la pénombre, un passage, presqu’invisible, donnait sur une autre pièce. Les hommes furent stupéfaits. La salle n’était qu’empilement squelettiques, d’os blanchis. Des dizaines de corps, respectueusement disposés, certains bizarrement, dans des positions grotesques, donnaient à la pièce une atmosphère morbide et malsaine.

Samuel y découvrit un manuscrit en papier grossier, enchâssé dans l’orbite vide d’un crâne luisant. Il profana l’hôtel macabre, et glissa le rouleau sous son épaisse veste de velours.

On ne découvrit rien d’autre que l’effroi, dans ces catacombes païennes, et l’on s’enfuit de ce cimetière suintant.

Dehors, la troupe respira de grandes goulées d’air frais, et les esprits tremblaient encore devant la vision floue du Magicien se volatilisant dans la tempête. 

On but l’eau des outres, et sans attendre plus longtemps, les hommes prirent le chemin du retour.

La nuit était tombée lorsqu’ils arrivèrent enfin aux feux réconfortants du camp.

Les Indiens, curieux et murmurants, firent cercle autour des français exténués, et les pressèrent de questions.

On mangea, on but, et l’on exagéra ce que l’on ne pouvait expliquer des évènements passés là-haut, dans la montagne.

A l’écart, sous la tente, le Sagamo Arendarhonons écouta attentivement Samuel de Champlain.

« Ce prétendu Sinbad n’est autre que Zabaleta, le chef de la colonie des pêcheurs Basques de la Terre-Neuve, au détroit de Belle-Isle. Je l’ai rencontré une première fois, de retour de France, à Tadoussac, au poste de Traite des Fourrures. C’est un foutrement bon chasseur de baleines, et j’ai eu affaire à lui une deuxième fois lorsque ses compatriotes se sont lancés en toutes illégalité dans le commerce des fourrures de Castor, contournant le monopole de notre colonie.

 Devant se battre constamment contre les Pirates Anglais qui les harcèlent pour piller leurs cales remplies d’huile des Géants Cétacés, ces farouches chasseurs de baleines se sont tournés vers les terres, moins risqué et plus rentable.

La colonie Basque est infestée d’espions Espagnols, qui conspirent la destruction de nos établissements. Les Basques ont également dû faire face à de nombreuses attaques de tribus Inuits. Zabaleta aura certainement été fait prisonnier lors d’un de ces raids, et par je ne sais quel hasard, ce fieffé bandit s’est débrouillé pour se faire passer pour un Dieu aux yeux des Agniers…Maintenant, il n’est plus. Le vieux a peut-être été soufflé par la tempête. Et puisqu’ils refusent la paix, nous devons nous résigner à faire la guerre ! »

Samuel parlait, plongé dans ses pensées, allant et venant.

Mathieu Da Costa fit irruption sous la tente des chefs. Il tendit le vieux manuscrit enluminé d’étranges motifs, celui trouvé dans la grotte du magicien.

« Je l’ai déchiffré, Samuel. C’est du Persan. Je pense qu’il s’agit d’un livre de bord. Il semble appartenir à un certain Sindibad, de Bassorah.

Capitaine d’une flotte de trois navires, partie des côtes Levantines, en l’an de grâce 801. Au nom du Calife Haroun Ar-Rachid, ils ont exploré les « côtes Océanes jusqu’aux contrées recouvertes de glace ». Là, une tempête a dispersé le convoi. Sindibad et son équipage se sont échoués sur des rivages brumeux. Ils ont été recueillis par une tribu inconnue, nourris et soignés. L’auteur raconte que Sindibad et ses compagnons ont par la suite aidés la tribu dans une guerre contre des ennemis.

Ses compagnons vieillissants, Sindibad s’est peu à peu retrouvé seul, vénéré par la tribu qui l’avait sauvé, lui et les siens. Le récit se termine dans une langue incompréhensible. »

Samuel semblait dépité devant tant d’absurdités, et son esprit penchait ouvertement pour une mystification du Chasseur de Baleines Zabaleta.

« D’une façon ou d’une autre, Zabaleta aura eu connaissance, dans son pays Basque, d’un texte Andalou. Il l’aura recopié ou ramené sur la montagne, afin de tromper les Agniers de la nation iroquoise. »

François Gravé, Etienne Brûlé et Mathieu Da Costa étaient dubitatifs.

Le Sagamo Arendarhonons était resté silencieux. Il observait l’agitation des français.

Il tendit sa vieille main de chef pour faire silence. D’un geste, il demanda Etienne auprès de lui, prêt à traduire. Et assis, il parla.

« Samuel, je t’ai confié mon fils pendant une longue année où j’ai dépéri de le savoir si loin de moi. Tu l’as emmené de l’autre côté de l’Océan, dans ton royaume, pour qu’il apprenne ta langue et vos coutumes. Il m’a raconté vos temples et vos palais. »

Le Sagamo prit Samuel par le bras, et le tira doucement à lui, afin qu’il s’abaisse, tout à côté. Sa voix se fit plus douce, comme s’il parlait à un fils.

« Ici, tu es loin de ton pays. Ne balaie pas d’un revers de main ce qui te parait impossible. Cette terre, est une terre de magie, où les esprits vivent en harmonie avec l’homme, et font partie de notre réalité.

Pour toi, le Vieux de la Montagne est un pêcheur de baleines que tu as reconnu. Pour lui, il est Sinbad, un homme du passé, Capitaine de bateaux dans un pays lointain. Pour les Iroquois, il est Daganoweda, un esprit Faux-Visage, au destin divin, lié à la protection et à la réunification des tribus du Grand Fleuve.

Peux-tu dire qui a raison, et qui a tort ? Moi, je dis que chacun à raison dans sa propre réalité.

Samuel, tes yeux ne voient que la valeur des choses et non leur simple beauté.

Tu crois cela impossible. Et pourtant… Il existe un rituel bien connut. Lorsqu’un ennemi est sur le point d’être mis à mort au poteau de torture, et qu’une mère ayant perdu un fils, reconnait la réincarnation de l’esprit de son enfant défunt dans le corps du supplicié, alors elle a le pouvoir de le sauver. On délit ses liens, et l’homme est complètement libre, membre de la tribu. Il portera le nom du fils disparu, et part vivre avec sa mère adoptive.

De même, lorsqu’un personnage de grande importance meurt, une cérémonie consiste à emprisonner l’esprit du mourant pour le transmettre à une autre personne désignée, qui devient ainsi, le personnage décédé. Ses pratiques sont courantes, et admises de tous.

Ainsi sont réunis, au sommet de la Montagne, trois esprits, cohabitants dans un corps. »

Champlain et les autres français restèrent silencieux un moment. Samuel semblait troublé.

« Tes paroles sont sages, et je ne sais que penser. Mais cela ne doit pas nous faire oublier le but de notre voyage, et, de fait, notre échec. Je crains, messieurs, qu’il faille nous préparer à la guerre. »

La nuit fut longue pour les corps endoloris et les esprits tourmentés.

Le matin répandait sa rosée, et le jour était charmant. Pourtant déjà, les cœurs battaient du tam-tam sauvage, des tueries à venir. Et la beauté du jour fut gâché.

Les rudes guerriers, et la soldatesque française rebroussèrent jusqu’à Québec.

Derrière la palissade de rondins de bois et de pieux, les grands chefs alliés, les Sagamos, Hurons, Algonquins et Montagnais, festoyèrent et établir avec Champlain, la stratégie de guerre. »

Le 28 juin 1609, Samuel de Champlain descendit le fleuve Saint-Laurent avec deux puissantes chaloupes remplies de français volontaires, accompagné de trois cents guerriers de bronze amérindiens, peints des ors de la guerre.

Ils traversèrent le pays ennemi.

Le puissant fleuve tumultueux trimbala cette armée jusqu’aux confins du monde.

Les rivages boisés et les murmures inquiétants, résonnaient en écho les évènements mystérieux de la Montagne. Et bientôt, au compte-goutte, la troupe s’amincie. Des alliés Algonquins, Hurons, Montagnais, mais aussi français, prétextaient pour ne pas aller plus loin. Et ainsi, la rivière devint à double sens.

Plusieurs nuits, on dormit dans l’étroitesse des troncs évidés. Enfin, l’armée de pirogues déboucha dans un lac majestueux et large. L’eau scintillante avait la couleur du métal le plus pur.

Eblouit par tant de beauté, Champlain baptisa de son nom la liquide étendue.

Ils glissaient sur les eaux et pêchaient.

 Le soir venu de cette même journée, au détour d’une anse parsemée de bois flotté, et où l’on cherchait un endroit accueillant pour la nuit, un groupe impressionnant de deux cents guerriers Iroquois surgit du brouillard naissant.

Les deux armées, surprises de ce face à face inattendu, balbutièrent quelques invectives et semblant d’attaques.

 Samuel, à ce point diminué des désertions successives, pouvait compter pour la guerre, sur quatre-vingts Algonquins, Hurons et Montagnais, et deux français.

Les Iroquois, fortement contrariés de voir ainsi en toute impunité, les ennemis de toujours, voguer au cœur même de leurs terres, criaient, vociféraient, en levant les bras.

Immédiatement, on banda les arcs, on leva les rames et on amarra, à l’aide d’une corde d’écorce, toutes les pirogues entre elles, afin de former un mur meurtrier face à l’ennemi.

Les iroquois se réunirent sur la rive, et firent une barricade de leurs pirogues.

L’eau noire du lac reflétait la clarté d’une demi-lune. La nuit déloyale, où le guerrier ne distingue pas son frère d’arme, s’était abattu comme un lourd marteau de plomb sur le champ de bataille à venir.

Alors, les chefs des deux camps se mirent d’accord pour un combat, le lendemain.

Les féroces Iroquois installèrent leur campement sous les larges tilleuls odorants. Ils firent des feux qui sentaient bon la fumée de bois et la viande.

 Samuel et ses alliés restèrent dans leurs barques, liés les uns aux autres, pirogues contre pirogues, Seigneurs du Lac. Les estomacs criaient et tournaient la tête. Les poissons eux, jouaient les fanfarons, et ne se laissaient pas prendre.

A la faveur de l’obscurité nocturne, le chef français débarqua secrètement sur la rive spongieuse, ses deux compatriotes. Il avait un plan, tendre une embuscade.

La nuit résonna de cris et d’insultes des deux côtés. Les hommes ne dormirent pas.

Samuel regrettait ses compagnons, François, Etienne et Mathieu, restés à Québec.

Bientôt, la flamboyance du soleil levant, donna le signal. On rompit alors les cordes qui entravaient les embarcations, et on rama ferme pour atteindre le rivage.

Regroupés, les guerriers se peignirent le visage et le corps des couleurs de la guerre, et ils chantèrent.

Un éclaireur Algonquin désigna à Samuel les trois chefs ennemis, bien visibles au milieu de la cohorte, reconnaissables à leur couronne de plumes écarlates.

Des deux camps on se chauffa d’injures, mettant en doute la virilité de l’adversaire. Les corps tatoués et peints brillaient de sueur. Le Grand Manitou ferma les yeux, et l’affrontement commença.

De loin, d’abord. Plusieurs bordées de flèches obscurcirent un temps le ciel bleu. Instant tragique et excitant des premières grimaces des premiers blessés. Un sirop vif, brun et rouge, dégoutta des blessures et attisa la meute.

L’hésitation du choc frontal et la mise à distance de l’adversaire, dissuadés par le tranchant des flèches, qui constamment s’élevaient pour s’abattre sur les peaux, était encouragé par un Samuel rageant des ordres de bataille.

La plage tremblait des jambes puissantes qui fourrageaient le sable. Des pierres frappaient de loin, lancées par un ennemi invisible.

Dans l’azur étincelant, un aigle tournoyait, méprisant ces pantins désarticulés qui étalaient toute leur carne appétissante. Aussi espérait-il y déchirer, bientôt, de larges lambeaux. Il attendait, porté par les courants ascendants, le silence gémissant des mourants.

A un signal reconnu, la troupe amie s’écarta vivement, faisant un passage à Samuel, qui s’engouffra furieusement dans ce corridor musclé. Avec la vitesse d’un fauve, il s’agenouilla dans le No Man’s Land séparant les deux camps, pointa son arquebuse chargée de quatre balles, trembla un peu, et tira.

 La détonation fit sursauter les combattants ennemis, qui, jamais, n’avaient entendu d’arme à feu. C’était un bon tireur, et deux chefs Iroquois tombèrent, morts.

Le temps fut suspendu, immobile, comme la fourmi prisonnière de l’ambre jaune.

Soûlés de stupeur, l’hostilité guerrière Iroquoise diminua. A peine le combat reprit que, déjà, les deux soldats français déposés pendant la nuit, au secret des bois d’érables et d’épinettes blanches, tirèrent aux arquebuses.

Le troisième chef fut atteint mortellement. Sa blessure bouillonna goulûment, et sa poitrine s’affaissa.

Ces deux derniers tirs provenant du fond noir des sous-bois, dupèrent les Iroquois, qui crurent l’armée alliée en bien plus grand nombre qu’il n’y paraissait. Alors, le bloc ennemi se disloqua. On fuyait de tous côtés, hurlant cette fois de terreur. Et les Algonquins, les Montagnais et les Hurons, chargèrent la troupe en déroute. Les flèches perçaient la chair du dos ainsi offerte, les casses têtes défonçaient les os. Quelques rares combats singuliers eurent lieux entre les plus braves.

Des cris, des lamentations et des sanglots, puis un éclat, commun, formidable et victorieux.

La bataille était gagnée.

Samuel dénombra une trentaine de morts ennemis, seulement quinze blessés parmi les siens.

Les alliés célébrèrent l’exploit, mais dans la pénombre des forêts environnantes, des yeux pleuraient de rages et de vengeance future.

La compagnie rentra à Québec.

Les Agniers de la nation Iroquoise, jugèrent l’utilisation d’armes à feu déloyale et lâche. Cette victoire, loin de poser les bases d’une paix souhaitée et durable, fut au contraire, le préambule d’un siècle de guerres ouvertes et terribles, apportant son flot de misère et de désolation.

Plus tard, les Français et les Anglais se livreront des luttes sanglantes, manipulant les Nations Indiennes, au gré des combats et des alliances.

Bien des années passèrent…

François Gravé, vieillissant, mourra de retour en France, en 1629. Son navire sombra au large d’Honfleur.

Etienne Brûlé vivra et se mariera au sein de la tribu Huronne. Marcheur infatigable, curieux, il découvrira les Grands Lacs, le Michigan et explorera jusqu’aux terres du futur état de Pennsylvanie. Tombé en disgrâce auprès de Champlain, ses amis Hurons, avec qui il avait vécu vingt ans, se retournèrent contre lui, l’assassinèrent, et d’après la légende, le mangèrent. Il avait 41 ans.

Mathieu Da Costa mourut à Québec en 1619, en homme libre et traducteur expérimenté.

Samuel de Champlain renforcera et agrandira la cité de Québec. Il fera plusieurs voyages en France afin de trouver des financements nécessaires pour faire vivre et prospérer la colonie. Il meurt à Québec, en 1635, loin de sa femme restée en France, dans cette cité qu’il a rêvée et fondée, et pour laquelle il s’est tant battu. A ce jour, sa tombe n’a toujours pas été localisée. »

 « FIN »

Les murs de la chambre étaient éclairés d’une douce lumière tamisée. Le père referma la couverture épaisse et rigide du livre. Le titre doré ressortait sur le cuir vert impérial.
Sur la tranche il lisait,
« Roman d’aventures »

Il soupira. L’enfant dormait profondément. Il le regarda quelques secondes, attendri, posa le livre sur la petite table de nuit bicolore, éteignit la veilleuse qui bourdonnait doucement, et sorti de la chambre à tâtons.

 Tranquillement, dans l’obscurité, il bailla, et partit se coucher.

Sous sa couette imprimée de voitures rouges souriantes, le petit, bouillonnait plus qu’il n’en paraissait. Dans ses rêves d’enfant, il revivait des aventures épiques et palpitantes. Peut-être était-il l’explorateur Samuel de Champlain, ou l’un de ses compagnons, ou Sinbad, ou le Vieux de la Montagne, ou un chef Indien, ou un Pirate, ou un chasseur de baleine, voguant sur les mers déchaînées et les rivières sauvages.

 Peut-être aussi, quelque part, aujourd’hui encore, faisait-il revivre Sinbad, le vieil homme, protecteur réincarné, poursuivant sa mission du haut de sa Montagne…

Dans ses rêves enfantins, sortis d’un roman d’aventures, tout était possible…

Note de l’auteur :
Chers ami(e)s lecteurs(trices), comme vous l’aurez deviné, cette histoire est romancée.
Cependant, seul l’épisode de la Montagne a existé dans l’imaginaire d’un enfant.

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