Je n’aime pas l’eau!

Je n’aime pas l’eau. Je n’ai jamais aimé l’humidité, et je n’ai jamais aimé les vacances à la mer. J’y ai toujours préféré les larges étendues de blé doré de chez nous.

Mais allez faire comprendre ça à trois mômes qui vous expliquent la vie du haut de leur couche culotte, que les parents font cela, d’emmener leurs gosses à la mer pendant les vacances.

Quand j’étais gamin, mes parents nous emmenaient “à la mer”.

En jouant avec ma soeur dans le sable jaune, j’y ai trouvé un ballon de baudruche, transparent. J’adorais ma petite soeur, et je lui ai donné mon ballon que j’avais trouvé. Je devais avoir 6 ou 7 ans et ma frangine dans les 5 ans. A son âge, un ballon de baudruche ne sert à rien dégonflé, alors elle y a mis toutes ses forces pour souffler l’air de ses petits poumons, mais le ballon résistait, et ma soeur rougissait ses joues à force de gonfler ce satané bout de plastique mou, qui, il faut bien le dire, puait la mort.

Ce jour-là, je me suis pris la dérouillée de ma vie. Plus tard, beaucoup plus tard, j’ai su que ce ballon qui ne voulait pas se gonfler était un préservatif.

Je n’aime pas l’eau.

Mais est-ce que mon avis compte?

Toute ma fichue vie je me suis rangé à l’opinion des autres. Un mouton résigné, parmi un troupeau d’autres moutons se prenant pour des loups. Les autres, parlons-en. 

Je n’ai jamais eu beaucoup d’amis, d’ailleurs les quelques personnes que je considérais comme tel, au fond, n’ont partagé que mes soirées de biture.

Lorsque l’alcool échauffe l’esprit et que l’on se croit libéré des convenances, ils me donnaient tout un tas de conseils et de jugements sur la façon dont je menais ma vie, comme si j’avais eu une quelconque maîtrise sur ma putain d’existence.

Eux-même ne menaient pas leur charrette d’une façon des plus exemplaire. Et moi de faire mine d’écouter leur perspicacité sentencieuse.

Est-ce la définition des amis? J’en sais foutre rien, je pense surtout que nous formions un genre de club restreint d’âmes perdues, cherchant une raison valable d’apprécier la poésie de la vie. Comme les électrons négatifs et les protons positifs s’attirent et se neutralisent, et forment une masse inerte. Une loi physique, rien de plus.

Je n’aime pas l’eau. 

J’ai toujours préféré les douches aux bains. Quand on y pense, rester mijoter dans sa crasse n’est pas le signe d’une grande avancée sanitaire. On en ressort avec la peau fripée et rétractée d’un pruneau desséché. Il paraît pourtant que ça délasse, que ça détend. J’aurais du en prendre plus souvent. Moi, ce qui se détend dans cette eau croupie, c’est ma peau qui part en lambeaux.

Mais pourquoi je me plains? Parce-ce que je ne sais faire que ça, en silence.

Et voilà où cela mène.

J’ai cru un temps que ma famille était à l’écoute de mes joies, de mes blessures, de mes envies, de mon existence.

Un jour, ma mère a cuisiné des salsifis à la béchamel, ces légumes terreux et filandreux. Elle adorait ça, et c’est avec fierté qu’elle a posé le plat fumant sur la table de la cuisine. Ma bonne mère nous avait invité à dîner avec ma femme et mes gosses, c’était une belle journée d’été caniculaire. J’avais quarante ans, et je n’ai jamais aimé les salsifis.

Ma mère m’a regardé, étonnée, et m’a demandé: “c’est nouveau ça ? Et depuis quand ?”

Ces satanés salsifis m’ont fait comprendre que plus je hurlais intérieurement, moins on m’entendais. 

J’étais enterré vivant, et chaque membre de ma famille y a été de sa pelletée de terre.

Lorsque je suis né, il paraît que j’ai poussé des cris étouffés. Je me suis souvent imaginé la scène d’après ce que m’a raconté ma mère. Moi, ouvrant la bouche crispée et tordant mon petit corps violet, recouvert de graisse, sans qu’aucuns sons ne sortent malgré les claques administrées par une sage-femme perverse. L’eau amniotique restait prisonnière de mes poumons, et j’étouffais. Un début prometteur. J’étais un poisson sur la berge. 

Des cris étouffés, c’est ce que j’ai fait toute ma vie, en essayant d’obéir à cette vieille pute de sage-femme, qui m’a ordonné et m’a frappé toute ses années. 

Et ce terrain, loin de mes champs gorgés de soleil. Quand on est vieux, on ne décide plus, surtout si on ne l’a jamais fait.

Cette parcelle de terre est calme, et pas cher, c’est mieux. Loin de tout, pour le repos, surtout loin d’eux, et inaccessible alors ils ont bonne conscience. On débroussaille deux fois l’année, avant l’hiver et avant l’été. Entre les deux, les orties et les pissenlits invitent toutes sortes d’insectes.

Nous sommes une vingtaine, tout au plus, toujours la même loi d’attraction, les mêmes charges positives et négatives qui s’attirent et reposent mollement. Les parias, les crieurs étouffés, ceux que l’on ne veut plus voir, ceux qui demandent trop d’attention, ou simplement qui souhaitent que l’on s’écarte avant de les bousculer, mais c’est déjà trop.

Je n’aime pas l’eau. 

Et cette rivière qui roule lentement son fond vaseux, sournoisement. Un chemin nous sépare.

Cette parcelle de terre, c’est ma part de salsifis, je n’aime pas ça, je n’ai jamais aimé ça, mais tout le monde est persuadé du contraire, parce que tout le monde se fout d’un volcan s’il est éteint, on boit son eau et on visite son cratère en bouffant un sandwich cellophané. 

Je n’ai jamais pris d’Ecstasy, pourtant, j’ai l’impression de voler dans des vêtements trop grands, et ma tête heurte un plafond invisible dans une soupe grumeleuse et dégueulasse. Je perds la tête et mes os, vieillissant lentement, et mon jus putride ne sera pas un bon cru, trop acide et trop boueux.

Je n’aime pas l’eau.

L’on-t-il fait exprès, une dernière touche d’humour en signe d’amour?

Dans ce coin mort, mon ami le fossoyeur a mis ses bottes de caoutchouc.
Comme d’habitude il grommelle et nous fait la conversation. Je crois que lui non plus n’aime pas l’eau. Il peste et lève haut ses jambes décharnées, déambulant entre la vingtaine de tombes inondées. Cette satanée rivière à débordée.

Je n’aime pas l’eau. Je suis enterré, et ma peau, lentement, se décompose dans une boite pourrie et emplie d’eau…

QuiQuenCroque

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s