SS Monte-Carlo

Anthony Cornero Stralla est un homme d’affaires heureux, les affaires marchent bien.

L’Amiral, comme on l’appelle, ajuste son Borsalino, son regard noisette scrute l’horizon bleu du Pacifique. Il attend un chalutier remplit de son dernier chargement de Whisky Canadien, les clients ont soif, et s’ils viennent en masse à bord du SS Monte-Carlo, c’est pour le jeu, les prostitués et l’alcool, et en temps de Prohibition, proposer des boissons alcoolisées est synonyme de réussite financière ! 

Anthony Cornero Stralla a bien pris soin d’amarrer son “casino flottant” au large de Los Angeles, à quatre kilomètres des côtes Californiennes, dans les eaux internationales. Ici, la justice américaine n’a aucune autorité. Et les habitants les plus aisés de la Cité des Anges peuvent ainsi profiter en toute légalité des divertissements que propose le SS Monte-Carlo.

Cornero est aux petits soins pour les dollars de sa clientèle, presque exclusivement masculine, et la cale regorge de Champagne en prévision du Réveillon du jour de l’An de 1937.

Du haut de la passerelle interne, l’Amiral savoure son succès devant les rires satisfaits de ses clients, les tables de jeu sont complètes, et ses gros messieurs bedonnants sirotent leurs verres en fumant des cigares, accompagnés d’une belle “employée” du SS Monte-Carlo, et parfois le couple éphémère s’absente dans l’une des chambres prévues à cet effet, et le monsieur moustachu en ressors rougit et plus prompt à dépenser son pécule. Puis il rentrera dans sa luxueuse demeure où l’attend certainement femme et enfants, via des vedettes affrétées tout exprès.

On parle fort et on rit des HO! HO! bruyants, et déjà les imposants messieurs moustachus, et les autres plus glabres et austères se réjouissent de la soirée à venir.

Les caissiers échangent les dollars en jetons, rarement l’inverse, car en fin de compte, on vient pour jouer, pas pour gagner, sauf Cornero.

Au lendemain du Noël 1936, les clients du SS Monte-Carlo viennent se remettre des réjouissances familiales traditionnelles, épuisantes de simulacres. Ici, dans le palais flottant, l’Homme est lui-même, répugnant à souhait, composant sa tribu de festoyeurs sans limites, élitiste forcément, mais quelque peu nauséeux, car depuis quelques jours, la mer Californienne gronde.   

Le 29 décembre, Anthony Cornero Stralla est d’humeur maussade, ses tables de jeux ne font pas le plein, et la clientèle reste frileuse devant le creux des vagues qui soulèvent les estomacs remplis de Bourbon. 

Alors “l’Amiral” s’emporte devant ce manque à gagner, il accuse ses “putains”, comme il les appelle, de ne pas être assez attirantes, et les menaces de les débarquer sur les trottoirs puants de L.A ou de les délocalisées au Mexique. Quelques bonnes gifles font raccourcir les jupes, à en devenir vulgaires. Anthony sait manager son équipe et faire ressortir la bestialité primaire de chacun en abolissant toute dignité, Business is Business.

Le 30, l’ancien pétrolier est quasi vide. Seuls les croupiers au teint verdâtre subissent les assauts de l’Océan.

Le 31, au petit matin, Cornero Stralla, l’Amiral, est dépité. La fête du Jour de l’An tombe à l’eau, le Casino sera fermé.

Dans la nuit, alors qu’à terre le Réveillon entame le dessert, les cigares et le Brandy, au large, le SS Monte-Carlo danse avec Eole, il monte et descend sur le dos arrondi des gros pachydermes d’écumes de mer. La tempête hurle et rompt les amarres du navire.

Tout doucement, l’immense structure ballottée dérive et vient s’enfoncer dans le sable d’une plage, près de Coronado.

Ainsi finit l’aventure des jeux maritimes de Cornero le Mafieux. Il s’en ira loin des dangers de l’Océan, dans le chaudron suffocant du désert du Nevada. 

Dans cet enfer, il sera un des pionniers de la future “Sin City”, la Ville du Péché, Las Vegas.

Le SS Monte-Carlo restera ainsi, gisant tel un géant endormi, à moitié dans l’eau, rouillant lentement et se désagrégeant au fil du temps. D’abord une attraction, il disparaitra totalement, emportant avec lui des histoires restées secrètes.

En 2017, El Nino revient en force et souffle tant et tant que le vieux squelette du navire apparaît sous les yeux médusés de ceux qui ne connaissait pas son histoire. Tel un vaisseau fantôme des temps anciens, le SS Monte-Carlo découvre l’empreinte de sa sépulture.

Depuis, nombreux sont les promeneurs qui découvrent, échoués sur le sable, des milliers de dollars en jetons de jeu, dernier cadeau du Navire aux habitants Californiens…

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