Bon anniversaire papa!

“Je t’avais bien dit que rien de bon ne sortirait de ce week-end, Peter est encore plus con que dans mes souvenirs!”

Paul tempête et Mylène, sa femme, ne peut que regarder son mari faire les cent pas dans la chambre, d’un bout à l’autre de la pièce.

Peter est le frère aîné de Paul, et leur relation est quelque peu tendue depuis leur dernière rencontre, il y a cinq ans.

C’est Susan, leur mère, qui a souhaité réunir ses enfants et leurs enfants dans la maison familiale. 

Outre Peter et Paul, il y a Julia et Megan, les deux sœurs. Elles non plus ne s’étaient pas revus depuis un bout de temps, et il est à parier qu’une ou l’autre creuse également des sillons dans une chambre au mobilier de bois rustique et ancien.

Depuis la pelouse grillée par le soleil, les Grillons sonnent l’heure de la sieste tant attendue pour les plus jeunes enfants et pour Richard, le Patriarche de la famille, le mari de Susan. Mais Richard n’a jamais endossé ce costume, trop étroit pour cet homme au tempérament calme, sensible et solitaire, pas bavard pour deux sous. 

Alors Susan a pris les rênes, et c’est elle qui incarne le rôle de Chef de famille, ça l’a toujours été et son mari aurait été bien fou de s’y opposer. C’est une belle femme de soixante-huit ans, un brin autoritaire lorsqu’il le faut et le regard perçant d’un bleu démesuré.

La maison familiale est assez grande pour accueillir les quatre enfants, leur conjoint et les six petits-enfants. Perdue au bout d’une allée poussiéreuse, surtout l’été lorsque le soleil assèche la terre, elle semble avoir été posée dans l’immensité du grand rien du tout, entourée de champs de blé, d’un peu de désert où meurt quelques rares touffes brunes, et d’un peu de culture à fourrage.

Lorsque Susan, attendrie, regarde au travers des vitres de la cuisine ses petits-enfants joués dans le jardin, elle se demande comment ce même jardin a fait fuir ses enfants devenus adultes, il y a des années. Et perdue au milieu de ses pensées et de ses souvenirs elle ressemble tout à coup à ce tableau représentant une vieille dame essuyant un verre, seule et triste.

Dans la touffeur de l’après-midi, Peter sort de son Ford Explorer dans un nuage de particules terreuses et de brindilles qui volent et le fait tousser, et qui recouvre en une mince pellicule ocre la peinture noire du véhicule. Celui-ci n’est plus l’auto rutilante et étincelante de la veille. Peter soupire en claquant la porte. “Et merde!”

La sortie de son fils en ville n’est qu’une excuse, Susan le sait, une excuse pour fuir, encore. Peter est l’aîné, c’est lui qui est parti le premier de la maison, à peine la majorité atteinte et les boutons d’acné disparus, c’est lui aussi qui souhaite y rester le moins de temps. Et Paul et Megan et Julia ont suivi, en revenant quelques fois, puis plus du tout, et la corde du pneu servant de balançoire s’est usée au fil du temps. 

Susan a regardé bien souvent cette rondeur anthracite danser dans la brise matinale qui restait désespérément vide. Quelques fois elle s’y asseyait, une tasse de thé à la main qui refroidissait inlassablement, et elle se laissait mouvoir paresseusement jusqu’à tard en soirée, et Richard venait la chercher. Alors Susan pleurait et frappait son mari sans lui faire de mal, du moins sans l’intention de lui en faire. Et les longs hivers ont paru plus longs encore. 

Le vieux téléphone à fil sonnait aux anniversaires et aux Noëls, et c’était là leur seul lien vers les villes du Nord et de l’Ouest.

Le déjeuner de se midi a été mouvementé, mais c’était à prévoir. L’étincelle saugrenue n’était qu’un prétexte.

C’est arrivé avec la purée de pomme de terre. Peter a passé le plat à Megan sans se servir, rien de très banal, sauf pour Julia qui l’a préparé.

“Tu ne te sers pas?”

“Non, je n’aime pas ça”

Julia ricane

“Tu n’aimes pas la purée? Qui n’aime pas la purée de pomme de terre?”

“Moi…”

Silence pesant, les deux se regardent, le frère et la sœur.

“Ah ouais. C’est pas assez chic pour toi ? De la purée, un bon plat de bouseux, hein ?…”

Peter soupire, encore, et il ne compte plus les fois où il a soupiré depuis qu’il sont arrivés, et même avant. En fait, il soupire depuis qu’il a accepté l’invitation de sa mère.

Julia pose sa fourchette bruyamment dans son assiette.

“Tu pourrais au moins faire l’effort d’en prendre une cuillère!”

“Je n’aime pas ça”

Susan intervient

“Les enfannnts”

Elle appuie sur la dernière syllabe.

Autre grand silence. Diane, la femme de Peter, tente d’apaiser la tension

“C’est vrai, Peter ne mange pas de purée de pomme de terre, même à la maison…”

“Pff…”

“En même temps, si tu avais donné des nouvelles plus souvent peut-être qu’on aurait su que tu ne mangeais pas de purée de pomme de terre…”

Paul est entré dans l’arène. Les conjoints essayent d’entamer les discussions habituelles de diversions tout à fait appropriées dans ces cas-là, mais les crocs et les griffes et les rancœurs qui vont avec, sont sortis de part et d’autre.

“Et tu ne t’es pas demandé pourquoi je n’en donnais pas? Bordel, mais qu’est-ce que je fous là…”

Peter se lève de table brusquement en jetant sa serviette.

“Debout chérie, on y va. Allez les enfants, on part”

“C’est ça, fuit, encore une fois! C’est tellement plus simple!”

“Je fuis moi? Mais c’est ta connerie que je fuis!”

Paul s’est levé et fait face à son frère. Les enfants, voyant cela, commencent à pleurer. Et Susan explose.

“Mais taisez-vous! Taisez-vous! Nom de Dieu, qu’est-ce qu’on vous a fait pour que vous vous comportiez comme ça?”

Susan s’effondre sur sa chaise, ses yeux roulent et humides, désespérés.

“Des années que vous n’êtes pas venu, tous, sans exceptions, et vous gâchez tout, même pas vingt-quatre heures après votre arrivée…Ce soir on fête les soixante-dix ans de votre père, et si ça ne vous plait pas, partez…”

Susan est à bout de souffle et s’enfouit la tête dans les mains.

Cet éclat sera le seul du week-end.

Bon gré, mal gré, on se force, on fait bonne figure ou l’on s’évite, souvent, et le soir arrive avec son manteau étoilé, et dans ce coin du monde, la nuit est magnifique.

Le dîner se passe bien, des regards sont échangés, sans animosité. Puis vient le dessert, le gâteau où Richard souffle sur la petite flamme vacillante des bougies, un sept et un zéro, et il ouvre les cadeaux donnés fièrement par ses petits-enfants, plus excités que lui.

Susan rit et sourit, elle a l’air heureuse, Megan se pose la question. La pièce est remplie de joyeuse turbulence, puis tout s’apaise, il est tard.

Le lendemain matin, les crânes souffrent de l’excès d’alcool de la veille. Déjà dans l’après-midi il faudra partir. Susan s’affaire pour le petit déjeuner.

Dehors le temps est superbe.

“Où est papa?”

“Il doit être à l’écurie”

Megan a toujours aimé les chevaux, comme son père. Deux puissants bourrins arrivants à la fin du parcours, mais Richard les chérit comme des enfants, ou des amis, les seuls qu’il ait, avec ceux du pub, en ville.

Sa cadette le fait sursauter.

“Oh! je ne t’ai pas entendu”

“Désolée papa”

Le père brosse Charlemagne, tendrement.

“Tu sais ce que j’aime chez les chevaux? Ce sont leurs yeux, ils ont l’air si tristes… Les chevaux ne mentent pas. Tu vois tout de suite s’ils sont effrayés ou s’ils te font confiance.”

“J’ai l’impression que les yeux de maman ont été eux aussi bien triste ces derniers temps, non?”

“Oui, ils l’ont été…”

Richard s’est arrêté de brosser le cheval et va s’asseoir sur un banc devant le box. De dessous il retire une bouteille cachée et ouvre son bouchon de liège avant de le tendre à sa fille.

“Tu bois en cachette papa?”

“Un peu. Je suis obligé, à cause de ta mère, même si je la soupçonne de savoir…”

Richard rit et boit. Sa fille l’observe, surprise mais amusée. 

“Ça lui a fait du bien que vous soyez tous là”

Megan hoche la tête.

“Ce n’est pas trop dur?”

“Ça va. Ce week-end va la faire tenir quelques temps…”

Megan acquiesce, sans trop y croire. Elle sait que son père n’y croit pas non plus et elle admire son calme et sa force. La dépression de sa mère est bien trop ancienne pour être dupe.

“J’ai toujours aimé tes mains. Lorsque tu m’emmenais à l’école, je me souviens que ta main engloutissait la mienne, et moi je me sentais en sécurité…”  

Richard sourit pensivement.

“Au revoir papa”

Au zénith, les tourbillons nuageux de poussière disparaissent à l’horizon du chemin, en même temps que les voitures.

Susan reste un moment sur le perron, à contempler les dernières traces virevoltantes, Richard est à ses côtés, comme toujours.