Chad is a Hobo…

Un à-coup sec puis la colonne de wagons s’ébranle vers le soleil couchant dans un flow de bruits entrechoqués mâts et métalliques lorsque les larges roues rouillées frottent contre les tiges de fer alignées jusqu’à l’infinité des rails.

Comme un phare lumineux, à l’horizon, dans l’obscurité naissante d’une fin de journée s’étirent des raies de lumières “peau d’abricot”, qui semblent être le but du convoi.

La porte glissière reste ouverte sur l’air frais, les jambes pendent de la plateforme de bois et les deux mains sont fermement posées sur les lourdes lattes boulonnées et usées par le temps et l’usage.

Et le visage de Chad est apaisé, il hume le parfum que la nature offre à celui qui l’accepte, et la puissante locomotive l’emmène vers sa destination.

La lumière du soleil mourant fait ressembler ses sourcils à deux buissons ardents et sa longue barbe à une cascade de lave, et il sourit, les yeux mi-clos. 

Chad est assez maigre pour ne pas être gros, mais pas assez maigre pour être maigre. Chad est un clochard, et comme tel, il ne mange pas souvent à sa faim.

L’appellation de ‘clochard’ le laisse indifférent. Dans notre société moderne, il serait plus adapté d’user du terme de “sans domicile fixe”, moins péjoratif, ce qui n’est pas faux dans la définition, car Chad dort rarement deux nuits d’affilées au même endroit, mais cela est sujet à discussion dans la mesure où Chad se considère partout chez lui.

Il y a des années et des années, nous pouvons donc parler en dizaines, Chad s’appelait Chandler…quelque chose, il a oublié son nom. Mais cela n’a pas beaucoup d’importance parce qu’il a plusieurs frères et sœurs, qui eux-mêmes ont eu des enfants qui se sont appelés comme lui (privilège de l’hérédité, mais pas pour les femmes) et certainement qu’aujourd’hui ces mêmes enfants ont eu d’autres enfants qui à leur tour auront des enfants, et ainsi perdurera son nom comme inscrit dans les étoiles, bien que Chad, qui a l’habitude de contempler les étoiles, n’y ait jamais vu son nom. 

Il n’y a donc pas de risque que son patronyme disparaisse, et pour Chad, c’est la rareté des choses qui en font l’importance et la beauté, et donc la nécessité de les préserver.

Le voilà ainsi débarrassé de ce fardeau, il n’a plus de nom, plus de famille. Un jour il avait pensé s’appeler “Chad Passereaux”, en l’honneur du chant de l’oiseau. Mais il s’est souvenu qu’il adorait ces petites fraises des bois et que c’était les insulter de ne pas les choisir comme parents, puis il a croisé un lièvre qui a détalé devant lui, et Chad adore les lièvres, il se trouve beaucoup d’affinités avec l’animal. Bref, cette histoire de nom lui a donné un mal de crâne, et il a décidé de garder “Chad tout court”, parce qu’il faut bien avoir un prénom, ce qui est plus facile pour différencier deux personnes, même trois. C’est lorsqu’apparaît la quatrième personne que les choses se compliquent, car la proportion qu’un autre type possède le même prénom que vous augmente d’autant. En temps normal, c’est là qu’entre en jeu le nom de famille. Mais comme nous l’avons déjà dit, Chad n’a plus de famille.

Pourtant, il les aimait bien. Eux aussi apparemment, car à chaque fois qu’il le voyait ils ne pouvaient s’empêcher de rire. Faut dire que Chad sait amuser son monde lorsqu’il boit quelques bouteilles de vin. 

A ce sujet, tout le monde est unanime à s’en décrocher les mandibules et tous rient tellement fort qu’un jour, un de ses frères, Roger, a bien failli mourir de rire. Il ressemblait à une vieille carpe posée sur un étal, c’était sacrément marrant. 

Mais après cet événement, ils n’ont plus rien du tout, même après qu’il ait vidé plusieurs bouteilles de mauvais vin rouge. Ils lui ont dit de partir, qu’ils ne voulaient plus le voir, qu’il était toxique ou quelques choses comme ça et qu’il ne se rendait pas compte qu’il sombrait et d’autres choses, ce qui a étonné Chad car il n’est jamais monté sur un bateau. Mais Chad ne leur en veut pas, ils ont eu peur de s’étouffer voilà tout. L’humour est quelque chose de très puissant, et Chad a beaucoup d’humour. 

Sa femme un jour pluvieux, lui a reproché d’avoir rit aux funérailles de leur fils unique de huit ans, avant de le quitter. Toujours cette peur du rire. Lui aussi, ce jour-là, a eu peur, et il a pleuré.

Son fils riait beaucoup lui aussi. Chad aimait chahuter et le chatouiller et ils riaient copieusement tous les trois, et il n’avait pas besoin de vin.

C’est une qualité qu’il faut entretenir, le rire et l’humour, surtout dans notre monde actuel. Chad a ses petits trucs, mais la bière ne marche pas.

Il a toujours aimé le grand air mais son travail de professeur d’Université, à l’époque, ne lui laissait guère le temps d’en profiter. C’est sa femme qui a satisfait son désir. Rien d’étonnant, elle a toujours été au petit soin pour lui. 

Le jour du divorce, elle lui a gentiment dit “considère toi heureux, j’aurais pu prendre aussi la voiture”. Et le camping a commencé ainsi. 

Pas très longtemps d’ailleurs, parce qu’elle a été volée alors qu’il tentait d’essuyer les morceaux de vomi sur sa chemise, après s’être arrêté au milieu de la route 420 et être tombé au sol en ayant reconnu un ami, qui s’est avéré être un poteau électrique. Il a regardé sa voiture partir, sans comprendre comment il pouvait la conduire alors qu’il titubait sur le bas côté, assis dans des touffes d’herbe grillée et un résidu d’omelette digérée au Pinot noir. 

Il a cru alors avoir des pouvoirs, comme les Super-héros dont son fils était un grand fan, et a donc traversé, les bras écartés, la procession de voiture de la Route 420.

Lorsqu’il s’est réveillé, à l’hôpital, il a pleuré, et ses côtes lui ont fait mal, et il était triste de ne pas pouvoir pleurer toute la peine qui l’étreignait. 

Ce n’était pas la douleur ou même le fait d’avoir frôlé la mort qui secouait son corps de longs sanglots, ni même de ne plus avoir de voiture, et donc de toit, et tout ce que contenait son coffre en vêtements et livres et chaussures, et bouteilles. Non ! Ce qui lui faisait serrer les dents de douleur et couler des larmes à noyer un poisson rouge, c’était la perte de l’unique photo de son fils, accrochée au tableau de bord de sa Lincoln Continental.

En sortant de l’hôpital, il s’est promis de ne plus toucher une goutte d’alcool, promesse qu’il a presque tenue, sauf l’hiver. L’infirmière lui a remis une ordonnance pour son pansement et une boite d’antalgiques, mais son bandage était bien fait, et il en prenait soin, Chad est consciencieux, il a réussi à tenir deux mois. Les gros hématomes sur son corps ont disparu, et pour fêter sa guérison, il a voulu aller voir sa mère. 

Il a été surpris qu’elle ait déménagé sans qu’on l’avertisse. Alors il a débarqué un matin, de bonne heure, sans qu’elle s’y attende, Chad est comme ça, il aime surprendre. 

Les grilles de sa nouvelle adresse se sont ouvertes, et Chad a parcouru les allées du cimetière Rudgeford.

C’est émouvant de se retrouver en famille. Sur la pierre anthracite était sculptée le nom de sa mère et de son père, celui de sa mère était plus clair, plus récent. En dessous des noms, l’inscription “Repose en paix”. Ce qui est marrant quand on y pense, car le père de Chad avait prit pas mal d’avance de son vivant, toujours vautré dans le canapé, sur sa chaise à bascule, sous le perron, ou dans l’herbe fraîche, à la pêche. Il est mort dans son sommeil. Un matin, sa mère l’a trouvé tout raide, bavant sur l’oreiller. Il n’avait même pas prit la peine de dire au revoir.  

Après ce moment intime, Chad s’est souvenu de ses cours de Lettres, quand on l’appelait Monsieur. Il s’est rappelé Kerouac, il s’est rappelé London et Mitchum et sa chanson “The ballad of Thunder Road” et s’est senti très proche d’eux, sauf pour la célébrité, ce qui aurait pu arranger sa situation, pensait-il.

Sans toit, sans voiture, sans nom, et sans plus rien à troquer ni à manger, Chad s’est senti nu et a eu très froid d’un coup. Alors, comme les Hobos du temps passé, il a voulu “changer les nuages au-dessus de sa tête”, comme disait son père quand sa mère lui gueulait d’aller chercher du travail.

Comme les “Clochards Célestes” de Jack, il s’est démené à ouvrir la lourde porte d’un wagon de marchandise, mais les loquets sont désormais cadenassés.

La société tue les traditions, chacun garde ses pauvres, un point c’est tout !

Alors il a marché et au bout de quelques kilomètres, il s’est demandé comment au cinéma un demeuré avait pu courir pendant trois ans à travers le pays.

Et lui a marché pendant le reste de son temps, à rattraper sa vie, ou à la fuir, il n’a jamais su. 

Ce qu’il savait en revanche, c’était d’apprécier le confort des autres au contenu de leurs poubelles, et dans certains coins, il a bien “vécu”.

Il a été au bout de sa Rédemption, à travers les chemins défoncés, les nuits étoilées et la solitude.

Et quand la vie et les hommes en ont eu marre de son existence, le Grand Monsieur tout de noir vêtu est venu prendre ses mesures, et les charnières ont grincées pour refermer le cercueil de mauvais bois.

Chad est parti dans la lumière de l’abondance et de l’amour retrouvé, là où brille un phare qui dirige tous les wagons en perdition.

Amis lecteurs, en voyage ou en ballade, si vous apercevez une petite croix blanche, seule et anonyme, perdue dans les hautes herbes au bord d’une voie ferrée, souvenez-vous de Chad et de tous les autres qui eurent pour seules compagnes la clémence des Étoiles, le chant des Passereaux, la douceur des Fraises et les secrets du Lièvre…

F. Oopanzi

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