Dreaming in the rain …

Les gouttes acides roulaient le long de son échine, sa peau chauffée par les puissants projecteurs, gouttaient et imbibaient son débardeur blanc.

La rapidité du mouvement et sa précision étaient sa seule obsession, et l’hystérie de la foule et ses grands remous de danse n’entraient pas dans le jardin clos de son mental. Ses yeux restaient concentrés sur les caisses et les cymbales frémissantes.

Puis, les enchaînements prirent fin, le public rentra chez lui, la grande salle retrouva son écho, et les lumières fondirent.

Lui, le batteur, sorti plus tard, beaucoup plus tard lorsque la nuit étalait ses rides, sur le perron de sa chambre d’hôtel. 

L’orage avait prit le relais de la représentation musicale et semblait narguer le musicien dans les fracas du tonnerre et ses roulements sourds. Mais lui, le batteur, n’était pas impressionné par les zébrures du ciel et le grondement des cieux.

Protégé par le auvent, il frotta le silex du briquet et alluma une cigarette qu’il pinçait entre ses lèvres. L’éclat de l’étincelle illumina furtivement son visage taillé grossièrement au couteau.

La pluie fouettait l’air et tout ce qu’elle trouvait sur son passage. Il plissa les yeux et seulement deux fentes observèrent la lumière aveuglante de l’éclair. Il se rappela ses jeunes années où il comptait les secondes entre l’apparition de la lumière et le son du tonnerre, ainsi il déterminait la distance.

Les grosses gouttes d’eau qui tombaient lourdement de l’auvent sur la barre creuse de la balustrade produisaient un son lourd et résonnant. Et petit à petit, l’effet de cette mélodie cadencée le fit sombrer dans une torpeur qui étreignit son esprit.

Il reconnut cette mélopée qui sortait profondément de la terre noire de ses souvenirs. 

Le tam-tam se réverbérait dans les couches grasses de sa mémoire flasque, et comme un déclic magique, l’homme qu’il était, redevint le petit garçon qu’il fût, le temps d’une nuit sombre, une nuit qu’il avait caché depuis des lustres, dans les tréfonds de sa honte…

Il tenta de lutter, sa main tremblante fit tomber sa cigarette sur le sol humide, mais il était prit dans un tourbillon qui l’emmena loin. Il crut avoir crié mais personne ne vint l’aider et sa réalité disparut…

…Le petit garçon s’était blottit contre un mur. Il n’avait pas huit ans. La toiture débordante le protégeait quelque peu de la pluie qui grêlait la terre du sol, et les flaques devenaient mares.

La nuit était épaisse, et les étoiles se cachaient derrière l’impénétrable chevelure hirsute et grise des nuages de tonnerre.

Ses haillons étaient trempés et semblaient se gorger de toute l’eau du ciel, et même ses os se transformaient en éponge. L’enfant dormait, sa poitrine se soulevait à intervalle régulier et un sifflement sonore accompagnait chacune de ses respirations.

Le martèlement de l’averse sur la brouette en bois qui contenait sa seule richesse, quelques loques, le réveillèrent dans l’éclat formidable d’un éclair, suivi du roulement caractéristique du Dieu colérique. Ses yeux gourds ne voulaient pas s’ouvrir, ils étaient lourds comme du plomb, et son pauvre ventre vide le brûlait des feux de milles diables.

Lorsqu’il réussit à voir, et que son esprit eu réintégré son petit corps, il observa l’arbre majestueux qui brandissait ses bras puissants vers le ciel crevé qui déversait un rideau de colère.

L’arbre étincelait à chaque déflagration du tonnerre. C’était un chêne. L’enfant trouvait un peu de réconfort à admirer le tronc noueux. Ses orbites creux racontaient la perdition du petit, et son dos, appuyé contre la pierre mal taillée et anguleuse du mur, le faisait terriblement souffrir. 

Il avait supplié, avec le peu de force qu’il lui restait, un coin sombre dans l’auberge, là où on ne le verrait pas, et un peu de soupe ou du pain rance. Son corps avait souffert, encore, et sa peau avait bleuie devant l’homme qui l’avait chassé comme un animal. Ses jambes n’avaient pas été plus loin, et il n’avait pas résisté lorsqu’elles s’étaient dérobées sous lui. Il s’était traîné jusque sous le toit, tout contre le mur froid, juste avant l’orage.

Las de tout, il s’était endormi, et avait rêvé. Son esprit insoumis, arrachait ce qu’on lui refusait.

Et il avait rêvé à des danses endiablées, lui, devenu un homme, qui battait sur la peau des caisses et des cymbales, devant des foules qui l’aimaient, il ne manquait de rien, disposant dans ses mains la profusion et la richesse du monde.

Le goût amer du manque et de la perte était pire que la faim redoutable qui le tenaillait, et il pleura sur ce délicieux mensonge qui s’égarait désormais dans les sables mouvants de l’amnésie. Il luttait pour ne pas oublié ce doux rêve et souhaitait avec force pouvoir s’y abîmer tout entier, et quitter cet enfer. Il ferma les yeux et il lui sembla entendre la voix rauque et aimante de l’arbre, lui murmurer à l’oreille : “ Va, Fils ! Laisse-toi aller, doucement, tu n’as rien à craindre, je suis là…”

Le tambour martelant de l’averse l’enveloppa comme un duvet de brouillard, de plus en plus lointain, et la voix et la pluie se mêlaient, et disparurent.

L’homme sur le perron de sa chambre regardait la cigarette tombée à terre s’imbiber lentement des larmes du ciel. Il resta ainsi, la tête penchée sur le sol, perdu quelques part, puis se redressa. Ses yeux s’animèrent comme une renaissance, et ses larmes s’ajoutèrent aux flots.

Il frissonna, inspira profondément, remplissant ses poumons de l’odeur de terre humide, et rentra dans la chambre luxueuse.

Au petit matin, dès les premières lueurs d’une aube splendide, la femme entendit pester son mari. Elle vit ses yeux noirs et la voix virile de l’aubergiste gronda :

“ Il a fallu qu’il le fasse ici, derrière le mur ! “

Intriguée, la femme fit le tour de l’auberge et s’arrêta devant le chêne centenaire. 

En face, blotti tout contre le mur, un petit tas de chiffons mouillés laissait paraître la figure endormie du garçonnet. Le visage d’angelot légèrement penché affichait un air apaisé, presque souriant. La femme, émue, savait que la petite poitrine ne se soulèverait plus. 

QuiQuenCroque

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s