Le verger du Père Emile

De mon souvenir resplendissait, mon petit verger au milieu des prés…

Les pierres viennent des champs aux alentours, retirées de la terre, toutes crotteuses. Désormais elles sèchent, au soleil d’automne. 

Le mur n’est pas très haut, la taille d’un homme, un grand homme, comme celui qui l’a construit. Non pas qu’il fut grand de taille, ici on mesure à ce que l’on fait pour la commune.

C’était au siècle dernier, lorsque le soc ferré sillonnait le sol comme une griffe profonde, à la force du bœuf et de l’homme, complémentaires dans le labeur.

Un pré large et gras où retentissait les clochettes des moutons, broutant la pâquerette et le duvet tendre et vert, et ce tintinnabulement métallique faisait ressembler à un lieu magique et reposant.

Sur ce terrain, le père Émile érigea consciencieusement le carré clos de pierres. 

Puis, il planta les arbustes qui se développèrent, lentement, car dans la vallée rien n’est urgent, on prend son temps pour apprécier la vie et toutes ses nuances.

Et les arbres dépassèrent le mur ceignant leur espace, et les oiseaux se posèrent sur les branches pour y chanter. Et les bourgeons donnèrent des fruits savoureux quand le père Émile fut déjà vieux. 

Les villageois profitèrent des pommiers, des poiriers, des cerisiers aux fleurs blanches et aux fruits à la chair bien rouge, et les coings aussi embaumaient les chaumières, de confitures et pâte de fruits. Ainsi l’automne sentait bon dans les rues du village, les poêlons de cuivre cuisaient au petit bouillon les spécialités sucrées du petit verger.

Et chaque hommes et femmes d’ici ont grandi et pris soins de ce trésor contenu dans le petit carré de pierres mousseuses, et le lièvre aussi y a creusé son terrier. 

Tout autour, les moutons paissent insouciants.

Le temps fait son affaire, les saisons passent et les années, et les hommes aussi, et leurs affaires, terribles. 

Là-bas, au-delà de la vallée, résonnent des cors lugubres, qui s’annoncent bientôt aux portes du village.

Ce matin, le rossignol n’a pas chanté, et le joli son des clochettes a laissé place au bourdonnement putride des mouches sanguinaires qui infectent les plaies et les corps gonflés des moutons allongés sur le flanc dans l’herbe rougit.

Le muret du verger est éventré. Une traînée de pierres entre dans l’enclos et en ressort à l’opposé, suivant la trajectoire d’un projectile. L’odeur âcre du bois qui brûle et les cendres du village font suffoquer.

Le verger en feu nappe la vallée d’un suaire brumeux qui paraît plus blême encore dans l’éclat du soleil.

Les fruits ont pourri sur le sol calciné les enfants ne goûteront plus les confitures et les tartes avant longtemps. 

La folie est passée. Dans l’enclos du verger, les racines se préparent au printemps qui vient, et sur leur tronc noircit, les bourgeons verts bientôt, vont renaître. 

Le mur quant à lui, peut bien attendre…