Le voyage de Petit Dragon Rouge…

La forêt était sombre et le terrifiait. Les grandes ombres projetées au sol le faisait frémir, mais pourtant il continuait.

Nul chemins, nul sentiers ne balisaient cette couverture arborée, terriblement oppressante. Toute la journée n’avait été que fuite en avant, vers l’Est et le Grand Océan. Jamais il n’avait contemplé son étendu bleue métallique, sauf en rêve. Pourtant, sa soif impérieuse de savoir, le poussait à affronter les dangers que le soleil et la lune lui imposaient. Il savait qu’en agissant ainsi, il brisait un tabou mais sa curiosité et son besoin de liberté était plus fort que tous les interdits.

La veille déjà, il avait dû lutter presque à mains nues contre les grands loups gris des plaines. Celà l’avait surpris, car jamais les compagnons démoniaques du Grand Manitou ne s’aventurent aussi loin de leur zone de chasse, sauf en période de famine. Ils avaient sentis son jeune sang frais pulser dans son corps et l’avait immédiatement traqué. 

Son arc en bois d’If renforcé de tendons de bisons, n’avait pas suffit à repousser les crocs qui claquaient autour de lui. Seule une épaisse torche enflammée les avaient tenu en respect, le temps de décocher une flèche qui avait touché mortellement sa cible, un gros mâle aux yeux de braise. Il s’était écroulé dans un couinement suivi d’un râle profond. Le reste de la meute avait filé à travers les ténèbres des arbres.

Mais les loups ne laissent pas échapper leur proie, ils l’épuisent. Et très vite, ils avaient repris leur impitoyable chasse.

En plus des bêtes, un groupe d’Apaches tueurs le poursuivait. Ceux-là même qui avaient attaqué sa tribu, deux jours auparavant, ne laissant que cendres et mort. Leur visage peint en noir et rouge, ils fuyaient, eux aussi, devant d’autres prédateurs venus de l’Ouest. Des visages pâles, d’anciennes tuniques bleues désemparées par l’absence de guerre, chasseurs d’Indiens, juste par plaisir. 

Cela représentait une improbable file d’individus et d’animaux, chassant et chassés à la fois, dans un jeu meurtrier de fuite et de cache-cache.

La pluie tomba, d’abord fine, en fin d’après midi, puis en grosses gouttes épaisses qui lui trempaient le cou, gouttant le long de son échine, et lui donnait froid. 

Les feuilles mortes humides faisaient glisser ses pas, et sa progression devenait difficile. Il était épuisé, et jamais il n’aurait pensé être capable de survivre si longtemps, ce n’était qu’un enfant. Cependant, il tenait en échec des Loups affamés, des Apaches vengeurs et des Cowboys fous.

La nuit tombante, il chercha un arbre suffisamment haut, des branches suffisamment puissantes, pour y déposer son pauvre baluchon de peau. Puis, il redescendit pour trouver l’endroit idéal où il dormirait, au sol. Ce stratagème destiné à tromper l’ennemi en lui faisant croire qu’il dormait dans l’arbre lui avait été enseigné par son père. Cela pouvait lui sauver la vie, et lui laisser le temps de fuir, encore.

Il s’assit au pied d’un chêne et souleva la couche épaisse de mousse qui recouvrait le sol. Il s’en servit de couverture végétale, et dissimula son corps frêle et épuisé.

En tombant depuis la cime des arbres, la pluie grésillait comme un feu de bois. Cette mélopée rythmée le fit sombrer dans une torpeur délicieuse, et il s’endormit.

Il se réveilla en sursaut et lui sembla qu’une araignée lui parcourait le visage. De dessous la couche de mousse il ne distinguait rien. Doucement, il sorti la tête à l’air libre, les oreilles aux aguets et instinctivement sa main agrippa une flèche à pointe d’obsidienne. Le tapis d’étoiles se balançait dans les branches, la-haut, au-dessus de lui. La nuit enveloppait tout le sous-bois, et la pluie s’était arrêtée. 

Des craquements lui signalèrent la présence de plusieurs individus. Il reconnu les grognements hargneux et furieux qui fouillaient le bois. La faim aveuglait les loups, qui le croyaient perché, haut dans l’arbre où se pelotonnait son baluchon. Il se félicita de cette ruse, mais frémit presqu’aussitôt à l’idée que les autres groupes de poursuivant pouvait être proches. La-bas, à quelques dizaines de mètres, les monstres affamés tournaient autour du tronc, et posaient leur grosses pattes garnies de griffes effilées sur l’écorce, rugissants de colère.

Il décida de rester tapis sous la mousse car la peur tétanisait ses muscles.

Soudain, les bêtes aboyèrent plus férocement encore, lorsqu’au loin, dans la pénombre, d’autres branches craquaient. 

Le ciel rosit avec l’apparition, à l’horizon, des premières lueurs du soleil. Bientôt, il ne serait plus protégé par le voile noir qui couvrait le bois. 

Il tenta de se relever, mais des cris et des hurlements de bêtes et d’hommes terribles, l’en dissuadèrent. Une bataille avait lieu. Le combat dura plusieurs minutes. Il entendait depuis sa cachette les bruits lourds de la lutte, et des corps à corps. 

Et lorsque le calme sinistre retomba comme de la poussière de farine, des clameurs et des détonations d’armes à feu, soudain, le firent sursauter. La confusion était totale. Il resta tout tremblant sous son tapis de mousse, engourdit et frigorifié.

Enfin, les cris de guerre laissèrent place aux gémissements des mourants. Et bientôt, le silence pesant s’abattit de nouveaux sur la forêt. Alors les oiseaux reprirent en concert le chant de la vie.

Le soleil était à son zénith lorsqu’il se dégagea de son manteau terreux.

Ses articulations lui faisait mal, et il s’aventura hors de son terrier, progressivement et courbé.

La petite clairière où s’était déroulé la bataille était inondée de soleil, comme un linceul recouvrant les morts qui reposaient sur les fougères et la bruyère. 

Les corps peints des Apaches ruisselaient exagérément de rouge, et les Cow-Boys aux chemises trouées d’usures, figés dans un sourire édenté, s’entremêlaient aux Loups énormes. 

L’enfant Indien, en sueur, contemplait cette scène épouvantable.

Soudain, un murmure le fit sortir de ses rêveries. Une voix qu’il reconnaissait, l’appelait par son prénom depuis les entrailles de la forêt. Il tenta de l’oublier mais elle devint plus pressante, plus autoritaire. Alors il répondit au troisième appel.

“ Julien! Julien! “

“ Oui maman? “

“ Viens goûter, c’est prêt. “

Julien posa son long bâton qu’il se servait comme arc imaginaire, et courut vers la maison à travers le jardin touffu, laissant là, dans les hautes herbes, son monde d’enfant. A la prochaine aventure, il se promit de faire intervenir le Grand Dragon Rouge du Roi Arthur…