Oranmore House

Les murmures de la grande salle baignée de clarté, procurait à la pièce un doux ronronnement de matou satisfait. Toutes les peintures se donnaient ainsi aux yeux amateurs, sans pudeur, accrochées aux murs clairs et lisses du musée. Des hommes et des femmes, circonspects, fouillaient le message artistique de chaque œuvre d’art. Chacun attentif à ne pas perturber l’admiration critique des visiteurs.

La silhouette fine de James O’Herlihy, contemplait la grande fresque de Peter Antrush. Son long Trench Coat, cintré en drap de laine beige, le flattait de la silhouette svelte d’un personnage de bande dessinée, et ses souliers doubles-boucles à l’Italienne feutraient ses pas d’un silence mat. Sa poche intérieure vibra. D’abord réticent, il prit l’appel en découvrant l’interlocutrice.

« Allo ? » Un instant de doute, silencieux, puis la femme parla…
« James, c’est Moira. Il est parti, c’est fini…je suis désolée. »

Le temps se suspendit de lui-même. James avait compris, bien avant que Moira ne lui transmette le message.

Enfants, ils avaient été très proches, cousin et cousine. Puis le temps et les évènements les avaient quelques peu séparés. Depuis, ils s’appelaient beaucoup moins, voir, pas du tout.

Alors, si Moira avait composé son numéro, ce n’était pas simplement pour prendre de ses nouvelles, mais pour lui en donner, en lui annonçant la mort de son père, à lui, James.

Il savait que ce moment viendrait, et il le redoutait, sans rien faire pour l’éviter, ni même l’atténuer.

Moira crut déceler un léger soupir de chagrin à l’autre bout de la ligne.

En effet, il ne pouvait en être autrement.

James O’Herlihy héla silencieusement un taxi dans la rue brillante de pluie. Il releva le col de son manteau et s’engouffra au sec, par la porte arrière.

Le taximan le regarda furtivement dans le rétroviseur. James semblait perdu dans ses pensées, perdu dans sa vie. Les souvenirs et les émotions remontaient comme de grosses bulles de gaz, et éclataient à la surface. Simple spectateur, il les observait s’afficher sur l’écran blanc de son esprit. Tout comme le décor des boutiques New-Yorkaises, la vie grouillante des trottoirs, qui défilaient derrière la vitre ruisselante. C’était une journée pluvieuse, triste.

Il ne prit qu’un sac de voyage souple qu’il remplit du strict nécessaire. Il n’avait pas l’intention de s’attarder. L’appartement, luxueux, sobre, était à l’image de son propriétaire.

Des portraits instantanés le représentait en scène, plus jeune, juste au corps et collant, dans d’élégantes postures classiques, voltigeant, sautant, les cheveux plaqués et un sourire figé, sensuel.

D’autres affiches promotionnelles de ballets ornaient les murs, où son nom suffisait à marquer l’importance et la réussite de la représentation. Une vitrine enfermait, comme témoin de sa gloire, une tenue complète de scène, encore un peu jaunie aux extrémités, de sueur et de poussière.

La sonnette significative de son téléphone portable l’avertit de l’arrivée du chauffeur. Il ferma à clé son grand appartement et eut un pincement d’appréhension en prenant l’ascenseur. Il s’apprêtait à effectuer un retour dans le temps qu’il craignait. Pour une fois depuis longtemps, il ne contrôlait pas les événements.

Le vol fut relativement rapide et s’effectua sans encombre, hormis le trou d’air qui le réveilla de sa torpeur, transpirant et passablement nauséeux.

Le jour décroissant, nappait de ses chaudes nuances le paysage de collines vertes. La petite ville d’Orange, Massachussetts, l’accueillit d’une pancarte de bois, orange, indiquant le nom de la ville, sa date de fondation et le nombre d’habitants, 7839.

La voiture s’arrêta au bout de l’allée. Depuis les fenêtres, on le vit descendre, se pencher vers le conducteur et s’arrêter devant le portail ouvert, pendant que le taxi soulevait un nuage de poussière en repartant. Il resta immobile quelques secondes, comme pour se persuader, et vint jusque sur le perron.

Moira ouvrit.

On balbutia des salutations pudiques. Les retrouvailles emprunts de gêne réciproque, laissèrent place finalement à une étreinte pleine d’affection. Moira pleura la première, et ils se consolèrent.

Le mari de Moira, Paul, était là, un peu en retrait. Ils se saluèrent chaleureusement. Il n’avait pas changé depuis la dernière fois, ce qui signifiait des années.

James fit la connaissance de sa nièce, la petite Eileen. La jolie petite poupée de quatre ans, aux joues hautes et roses, ressemblait à sa mère, à part les cheveux, plus blonds que bruns, et les yeux, plus bleus que verts. Un apport de son père, Paul.

Après le dîner, Moira apporta le café. Et on resta silencieux, plongés dans des souvenirs joyeux, et la peine qui les entachait, malgré tout.

James était fatigué. Il resta dormir chez Paul et Moira.

Le lendemain, de bonne heure, Moira accompagna James à Amherst, à une trentaine de kilomètres. La route baignait d’ondulations de l’air, il faisait chaud. Et la brise passant par l’étroite fente de la vitre baissée, était agréable.

Le cœur de James se serra lorsqu’il reconnut le contour des lieux familiers, d’une autre vie.

La voiture s’arrêta devant le portail en tubes de fer gris. Moira descendit avec un trousseau de clés, et l’ouvrit. Au bout du chemin de terre, la maison de style colonial trônait dans son environnement verdoyant, comme un écrin, fait exprès pour elle.

Les deux hautes colonnades de bois encadrant l’entrée, donnaient un air sévère à la façade, surmontée d’un vieux panneau de bois gravé : « Oranmore house ». Les lettres peintes en coquille d’œuf, manquaient de couleur. En plus petit, « remember! », ordonnait de son noir charbonneux.

 Les volets étaient clos.

Les clés déclenchèrent un bruit caractéristique de serrures anciennes. Un relent de renfermé accueillit l’enfant de la maison. Il faisait sombre, Moira enclencha l’interrupteur, et ouvrit la grande porte fenêtre et les volets, côté jardin.

James semblait perdu, pas à sa place. Il déambulait, découvrant les vieilles photos d’un passé révolu. Il fit le tour des pièces, et monta à l’étage. La chambre de son père sentait l’éther, et l’urine. Un dispositif à oxygène, à côté du lit, semblait attendre son malade. Le bassin et l’urinoir repausaient encore sur la moquette épaisse, marquée de taches suspectes.

Sur le palier, un peu plus loin, il ouvrit la porte de son ancienne chambre. Le papier peint n’avait pas changé. Des cowboys sur de grands chevaux noirs poursuivaient des indiens armés de tomahawks.

Le lit, la commode, les maquettes de la navette spatiale, rien n’avait bougé. Sa poitrine battait. A travers la fenêtre en forme de hublot, James aperçut l’arbre.

Il était toujours là, majestueux. Ce vieux complice logeait au centre de ses branches puissantes, un résidu de cabane, faite de planches assemblées de bric et de broc, brinquebalantes. La construction avait été, en son temps, la fierté d’un père et d’un fils. James toucha la rugosité du tronc, avec un respect sacré.

Moira l’interrompit un instant.

« Je reviens te chercher dans 1 heure si cela te va ? »

Bien sûr que cela lui allait, ni plus, ni moins. Ou inversement.

Il regarda alentours. Le jardin méritait d’être tondu.

Il lui semblait percevoir d’étranges ombres filantes, surgies d’un passé oublié.

Un nuage troubla la clarté du soleil, et James frissonna. Comme il avait soif, il rentra dans la vieille maison, et se servit un verre d’eau fraiche au robinet de la cuisine.

Tant de souvenirs ! Partout il revoyait les fantômes d’instants révolus vivres et virevolter autour de lui.

Dans le salon, trônait un gros canapé électrique, recouvert d’un plaid bleu nuit et faisant face à un meuble de bois clair, renfermant, bien à l’abri derrière ses portes fermées à clés, une télé surannée.

Un portrait ovale sépia, accroché au mur, dévoilait les contours flous d’un autre siècle. Deux personnes, un homme et une femme, posaient devant une carcasse de maison en construction. On reconnaissait aisément la façade nord de l’entrée d’Oranmore House.

Les battements réguliers d’une horloge, berçaient le silence reposant de la maison.

Un bruit sourd attira l’attention de James, à l’étage, ou plus haut encore.

Il s’arrêta devant la trappe du grenier, car il lui semblait en être la provenance.

Il tira la corde, et abaissa l’escalier escamotable. Il monta quelques marches et tâtonna jusqu’à l’interrupteur. Une lumière visqueuse et fatiguée fit son possible pour ajourer l’obscurité d’un halo jaunâtre.

Le plancher était vaste et encombré de vieilleries recouvertes de draps. D’innombrables bibelots de toutes sortes, entreposés aux fils des ans, attendaient sagement dans le froid et l’humidité des sous-pentes.

James soupira. Décidément, cette maison ne lui facilitait pas la tâche. Il osa se demander s’il ne valait mieux pas faire démolir cette bâtisse et vendre le terrain. Trier tout ce fourbi lui prendrait des mois.

Nonchalamment, il souleva un des draps recouvrant certainement un meuble, mais une nuée de poussières agressa aussitôt son pantalon en tweed mérinos, et il renonça à pousser plus avant sa curiosité.

Déjà, il entendit klaxonner Moira.

Avant le dîner, il eut l’occasion de jouer avec sa nièce, Eileen, chose qu’il n’avait absolument pas l’habitude de faire, et s’en trouva un peu maladroit.

Moira lui énonça le programme du lendemain, les différents rendez-vous, les formalités, chez le notaire, au funérarium, au presbytère…

James la remercia de son implication et de son aide. Aussitôt, il pensa, comme un reproche adressé à lui-même, qu’elle avait eu plus de lien depuis ses quinze dernières années avec le défunt, que lui, le fils, avec son propre père.

Comme prévu, la journée fut éprouvante. Le choix et l’emplacement de la concession funéraire, le type de cercueil, la forme, le bois, les garnitures internes, les couleurs… Le catalogue, presque infini des possibilités l’impressionna. Il voulait en finir, et quelques fois, laissa la décision à Moira.

Le notaire tamponna les justificatifs et serra les mains d’un air contrit de circonstance. La maison et le terrain d’Oranmore House lui revenait. Libre à lui d’en faire ce qu’il voulait.

Le Père Matheson lui présenta quelques lectures Bibliques. Un court passage du Livre de Job attira l’attention de James, il sentait l’immortalité des mots, leur ton grave et antique, comme son père.

                       « Je voudrais qu’on écrive ce que je vais dire,

                        Que mes paroles soient gravées sur le bronze

                        Avec le ciseau de fer et le poinçon,

                        Qu’elles soient sculptées dans le roc pour toujours :

                        Je sais, moi, que mon libérateur est vivant,

                        Et qu’à la fin il se dressera sur la poussière des morts,

                        Avec mon corps, je me tiendrai debout,

                        Et de mes yeux de chair, je verrai Dieu.

                        Moi-même, je le verrai,

                        Et, quand mes yeux le regarderont,

                        Il ne se détournera pas. »

Pour le reste, cela faisait un moment qu’il était en froid avec Dieu, et faisait entièrement confiance aux compétences du Père Matheson.

Son père, John, était un fervent fidèle de la petite église catholique Saint-Francis, jusqu’à ce qu’il ne puisse plus marcher.

Lorsqu’ils sortirent dans le jardinet entouré de murs de pierres grises, recouvert de lichen noir et sec, James accueillit les rayons du soleil comme une bénédiction. L’air ambiant sentait les fleurs et le jasmin. Un passereau siffla sur une branche haute du lilas blanc.

Moira et le Père Matheson discutaient encore sur le perron du Presbytère.

James se souvint des dimanches et des nombreuses soirées, assis sur des bancs de bois polis par le temps et l’usage, obligé d’assister aux Messes qu’il ne comprenait pas, qu’il n’écoutait pas.

Cette aversion religieuse était apparue en même temps que celle pour son père, au lendemain du décès de sa mère. Elle s’insinua comme un suintement, lentement, pour s’exprimer finalement, en un profond dégout.

Dès qu’il fut en âge, il partit, et tant pis si cela ressemblait à un abandon. Sans retour et sans détours. La rupture entre les deux hommes fut alors définitive, bien que non-dit.

Toute sa vie, sa carrière, avait été construite sur cette colère qu’il ressentait. Ce fut son tremplin, son moteur, sa motivation. Casser ce cercle où chaque descendant des O’Herlihy, depuis plus d’un siècle et demi, vivait ici, à Oranmore House, et où tout l’oppressait désormais.

L’après-midi déroulait ses petites cotonnades nuageuses, preuve de beau temps. Il fut prévu de retourner à Oranmore House un peu plus tard. L’entreprise contactée par Moira avait livré des cartons de déménagement et du gros ruban adhésif.

Moira commença par la cuisine. Les ustensiles, un à un, enroulés dans du papier bulle, étaient rangés soigneusement dans les solides cartons, puis entreposés dans le salon.

James, lui, monta à l’étage. Bien qu’il se dirigeât vers les chambres, la trappe du grenier s’ouvrait grand sur le palier, comme une invitation. Il y répondit favorablement, accompagné d’une paire de gant de jardinage, rongés aux poignets, et d’une vieille lampe de poche carrée.

Il déambula parmi les monticules d’objets et de meubles. Chaque drap était précautionneusement soulevé afin d’éviter un nuage suffocant de poussière.

Un gros coffre en bois, aux armatures de fer noircies, reposait sagement au milieu d’une piles de livres anciens, et d’un vieux mannequin de couturière.

Plusieurs numéros racornis du Reader Digest reposaient sur le dessus du couvercle arrondi.

En y regardant de plus près, les magazines de différentes couleurs, dataient tous des années trente.

Les charnières mugirent lorsque James souleva le couvercle bombé.

Une étoffe de tissu protégeait le contenu du coffre, et en-dessous, un lourd révolver et de nombreux carnets garnissaient les trois quarts de l’intérieur de cette grosse boite.

Le révolver semblait ancien et d’une apparence très particulière. Doté un barillet à neuf coups, un deuxième canon était disposé sous le principal, et de plus fort calibre que le premier. Il ressemblait un peu à ces armes de jeux vidéo. La surface du métal de l’arme était tachetée d’oxydation et de rouille légère.

Les carnets sentaient fort le renfermé et le papier moisi.

James en prit certains, découvrant l’intérieur aux pages et aux contours mal découpés, recouvertes d’une écriture à l’encre noire, et parfois illustrées de croquis ou d’esquisses.

Il ne prit pas le temps de lire, mais ses yeux s’accrochèrent sur un nom, calligraphié juste derrière la couverture souple d’un livret froissé.

« Samuel O’Herlihy ». Des chiffres dataient l’écrit de Mars 1875.

C’était donc lui, l’ancêtre de la famille, le bâtisseur d’Oranmore House ! Nombre de fois, lorsqu’il était enfant, son père lui avait narré des exploits plus extravagants les uns que les autres.

Il vida le contenu du coffre dans un carton, avec l’arme soigneusement emballée dans l’étoffe. Il espérait avoir le temps d’en lire davantage. Peut-être ici, ou du moins, chez lui, à New York.

En fin d’après-midi, ils avaient presque vidé la cuisine et la chambre de John, le père de James.

Il y retrouva tout un tas de témoins de sa vie passée, ici à Oranmore House, en famille, avant que la maladie n’emporte sa mère.

Ils étaient épuisés, et Moira lui redemanda s’il ne voulait vraiment pas dîner chez elle, avec Paul et la petite Eileen. Mais il déclina l’offre poliment. Cette nuit, il dormirait ici, dans la chambre d’ami.

On descendit les sacs de provisions en papier kraft. Et la voiture de Moira repartie sur le chemin tourbillonnant en vortex de particules de terre sèche.

Il rangea les aliments frais dans le grand frigidaire à double battant, plus deux bières de fabrication artisanale. Il préférait l’eau à l’alcool, mais de temps en temps, il ne disait pas non à la jolie couleur Rubie d’un grand cru Italien. Sa cousine avait insisté, souhaitant lui faire goûter les produits locaux, tout comme ce fromage de brebis, acheté au marché. Cependant, il se ravisa, et décapsula une des deux bières. Il versa le contenu dans un grand verre taché de calcaire. La mousse était belle et onctueuse. Il admira la jolie danse des bulles compactes, qui montaient le long des parois transparentes, comme une course folle vers la vie, une renaissance, délivrant les arômes subtiles et houblonnés du breuvage.

La boisson était encore assez fraiche, et ce fut agréable. Moira avait raison, elle était excellente.

Assis à l’ombre du soleil déclinant, sous le porche ouvert du jardin, son esprit gambadait dans les hautes herbes de l’ancien potager. Il partait loin ainsi, dans la poésie des champs qui s’offraient à ses souvenirs.

Son téléphone portable vibra, et ranima son corps gourd.

Franz Perrault était le directeur du prestigieux « Musset Ballet School », et l’ami de James.

L’appel fut bref. Franz prenait des nouvelles de son ami et l’informait qu’il avait trouvé un professeur de danse pour le remplacer, pas aussi bon que lui, mais cela ferait l’affaire en attendant. Il lui souhaita du courage, « et prends tout ton temps surtout, ne t’inquiètes pas. »

Les trois cents kilomètres le séparant de New York lui en paraissaient beaucoup plus tout à coup.

Il dîna d’une salade composée, assaisonnée d’une vinaigrette balsamique.

Le temps passa, dicté par le tic-tac de l’horloge. Il s’allongea sur le canapé, proche de la cheminée et de ses résidus de bois brûlé, et trifouilla à l’aveuglette dans le carton descendu plus tôt du grenier.

Il contemplait le revolver à double canon. Une très faible odeur de soufre prouvait peut-être son utilisation passée.

Il questionna internet sur son téléphone, et apprit qu’il s’agissait d’un revolver LeMat de 1856.

 De fabrication Française, l’arme avait été exportée en petite quantité et utilisée aux Etats-Unis lors de la Guerre de Sécession, par les troupes confédérées. Son deuxième canon était bourré de mitraille, et le revolver fut considéré à l’époque comme « l’arme de poings la plus dévastatrice ! ».

Mais que faisait-elle là, dans un grenier humide de Nouvelle-Angleterre ?

Puis il prit un carnet, le premier que ses longs doigts fins agrippèrent.

Il le feuilleta rapidement et découvrit le croquis d’un paysage représentant un chemin à ornières, bordé de murets de pierres qui tournait et disparaissait à l’horizon. Un arbre dénudé pendait ses branches en ogive au-dessus du sentier, et distillait une émotion mélancolique. James admirait le dessin. Le trait était fin et assuré.

Sur une autre page, la belle écriture parlait d’un lieu, qu’il connaissait. Il crut d’abord reconnaitre la maison familiale, mais découvrit un peu plus loin qu’il s’agissait d’un village, « Oranmore ».

Troublé et piqué de curiosité, il prit un autre carnet et faisait défiler les pages en cherchant un indice intéressant. Il stoppa sur une autre illustration, beaucoup plus sombre et violente.

Les traits, cette fois, semblaient frénétiques, plus grossiers. Ils représentaient un personnage masculin, les cheveux ras et les épaules puissantes. D’une main, il serrai un poing rageur, et de l’autre, levait haut un doigt accusateur, vers un ciel sinistre. Son visage taillé au coutelas mal aiguisé, et la gueule grande ouverte, vomissait une férocité sombre et déterminée, et paraissait haranguer des cohortes divines.

Derrière lui, semblant bondir des ténèbres d’une forêt inquiétante, le suivaient d’autres ombres, vaguement humaines, armées de lames, de haches et de griffes.

Sous les pieds puissants du personnage central, un Roc. Et sur ce Roc, un homme gémissant sur un immense Union jack, drapant le rocher. Le sang du soldat Anglais se mêlait aux teintes rouge vif du drapeau. Et l’homme implorait la pitié du triomphateur.

James fut horrifié de la scène, et lut le titre du chapitre qui faisait face au dessin.

« Na Fianna Eireann, lorsque notre confrérie envahit le Canada Anglais ! »

Il regarda la date du carnet et des autres, et découvrit une chronologie. Il chercha alors celle par qui l’histoire devait commencer, et installé sur le canapé trop mou, il lut l’histoire de son ancêtre…

La nuit soufflait ses murmures contre la fenêtre du salon encombré de carton de déménagement.

Et James lut les premières pages d’un carnet daté d’Avril 1874.

Samuel O’Herlihy contait sa vie.

Il était né le 04 Août 1832, dans la pièce principale de la maison massive et sombre, aux murs de pierres plates de vieux grès rouge, proche du village d’Oranmore en Irlande.

Selon sa mère, Mary, Samuel vint au monde mort-né, et la vieille sage-femme dut lui asséner de lourdes volées de ses mains dures de lavandière, avant qu’il ne revienne à la vie. Cet épisode le marqua jusqu’à la fin de ses jours d’une légère paralysie du coin gauche de la lèvre supérieure. Elle racontait plus tard à l’enfant, qu’un ange lui avait donné un baiser sur sa lèvre engourdie, et l’avait ainsi, ramené au Royaume des Vivants.

Le petit Samuel avait quatre frères et deux sœurs. Un autre petit frère allait compléter la fratrie deux ans plus tard.

Il n’avait pas vraiment de lien avec ses frères aînés, un peu plus avec ses sœurs, et surtout le cadet, qui vint après lui.

Son père possédait quelques lopins de terre en fermage, d’où il cultivait de l’orge et des pommes de terre. La vie était dure, mais la famille ne manquait de rien.

Pour compléter ses revenus, le père de Samuel avait une autre activité, peut-être même la principale. Dissimulée un peu plus loin dans la lande, une vieille maison de pierre à l’abandon y recelait une distillerie clandestine.

De là tenait-il un grand savoir. De son ancienne vie de Compagnon, il avait beaucoup voyagé et reçu des secrets des Maîtres Distilleurs les plus brillants d’Irlande et même d’Ecosse. Pour des raisons obscures que le carnet ne révélait pas et que James s’imagina tragiques, il avait caché sa maîtrise des arts de la torréfaction des malts, de leur fermentation et de la maturation du whiskey, là, dans cette vieille motte de pierre à la toiture recouverte de mousse et d’herbe grasse, perdue au milieu de ce désert de bruyère, d’épineux rachitiques et de rocaille, où souffle le vent, à décorner le plus fière des cocus.

La curiosité de Samuel et sa maturité précoce l’avait désigné, tôt, successeur de son père dans l’art de la Distillerie et la fabrication de Whiskey Irlandais.

Et tout môme, trottinant derrière les longues enjambées du géniteur, il roulait ses petites chevilles sur la caillasse d’une destination clandestine.

Il grandit ainsi, raclant la terre boueuse à la recherche des tubercules, fauchant l’orge tendre et odorant. Et quand la journée des frères aînés s’arrêtait, lui, étudiait la magie de l’alambic.

Quelques fois, lorsque son père accédait à ses suppliques, il lui permettait de redevenir un enfant, le temps d’une journée, ou, plus souvent, quelques heures. Il s’amusait alors avec le cadet, dans les chemins creux, bordés de pierres plates et de Hêtres tordus. Parfois, l’air marin se mêlait aux fragrances printanières des Ajoncs, offrant une palette de senteurs gourmandes.

Parfois, Samuel sortait d’une poche décousue, un dé jauni en corne de bélier qu’il gardait toujours sur lui, comme un vieux trésor de pirate, et chacun son tour, ils lançaient le jouet sacré.

Les deux enfants se mesuraient à la course le long de la rivière Finn, qui lentement, sans hâte, roulait son onde molle sur le fond boueux.

Ses journées s’ensoleillaient d’elles même du rire enfantin des jeunes frères.

Les relations avec le propriétaire des terres, un vieux Lord anglais, Sir Courteney, étaient assez cordiales, ou du moins, sans animosités.

Le vieillard, issue d’une noblesse plus ancienne que l’Angleterre même, rondouillard et jovial, semblait engoncé dans un costume trop strict de manières et d’apparences, lui qui aimait rire (en l’absence de sa femme) à gorge déployées aux blagues paysannes grossières et profiter sans retenue des joies de la table et des boissons alcoolisées.

Le chef de famille des O’Herlihy redoutait le fils du Lord, aux yeux de rapace. Son visage de cire, semblait ne pas avoir appris d’autre émotions que l’absence de celle-ci. Le regard inquisiteur du jeune homme présageait une menace. Et l’avenir allait lui donner raison.

Puis, en 1845, à la fin d’un été chaud et pluvieux, une maladie touchant exclusivement les cultures de pommes de terre s’abattit sur l’Irlande comme un foudre.

Décimant méticuleusement tous les plants de patates, le champignon coupable, priva d’abord les plus pauvres, de leur subsistance. Et rapidement, on entendit les gémissements des mourants des comtés de Galway, de Clare ou de Cork.

Beaucoup de propriétaires anglais, féroce en affaire, y voyait l’opportunité d’y accroitre leur domaine en expulsant les ombres cadavériques qui ne payaient plus le loyer.

Et l’aide ne vint pas. Ecologiste avant l’heure, l’Angleterre, maîtresse de l’Irlande, laissa faire la nature. Bientôt, la totalité du sol fut infecté. Le fléau chargea alors ras la gueule des dizaines de navires en partance pour l’Amérique. On fuyait la mort pour des rêves aux lendemains assurés.

La famille O’Herlihy survécut, tant bien que mal. La distillerie clandestine faisait office de pharmacie, et le whiskey qui y était vendu, de remède amnésique contre la misère et la faim des malheureux.

On émeutait pour réclamer la vie, et les chevaux puissants de Victoria écrasait en charpie la populace loqueteuse.

Le bal d’Oranmore n’avait plus la même saveur, que l’on nomma bientôt « le bal des décharnés ».

James découvrit alors des pages noircies de dessins, reproduisant les pas de différentes danses, où des figurines voltigeaient et dansaient des Jigs, des Reel, des Ceilis…

Samuel clamait tout son amour de la danse ! Et James s’en trouva émut.

En 1851, à l’âge de 19 ans, son père lui donna discrètement une partie des économies familiales, soit dix Livres, soigneusement emballées dans un mouchoir, et avec sa bénédiction, Samuel rassembla ses affaires et noua sa besace.

A la nuit tombée, afin d’éviter les pleurs maternels, et les siens, il partit rejoindre le flot des migrants, en direction de Liverpool, puis l’immensité bleue de l’Atlantique.

Huit semaines plus tard, le lourd voilier entrait sa cargaison de morts et de survivants dans le port de New York. La ville grouillante se méfiait de ses Irlandais parlant un patois Gaélique. Alors on consignait les noms dans un gros registre, et on entassait les nouveaux venus, dans une sorte de bidonville, ancien marécage aux relents putrides et au nom célèbre de violence, les Five Points.

Là, toutes les créatures et toutes les cultures se côtoyaient, toute la pauvreté aussi. Ici l’on crut inventer la Loi du Gang, qui dit que « l’union fait la force ». Alors on inventait des familles et on se groupait, pour voler, pour manger, pour survivre. Samuel lutta deux longues années contre ses démons et ceux des autres, pour ne pas sombrer dans cette folie urbaine.

Des prophètes au Verbe grandiose, répandaient leur fièvre d’or sur les murs noirs des bouges, et bientôt, Samuel fut contaminé de curiosité. Il amassa suffisamment de dollars pour continuer son errance…

Il envoya une dernière lettre à Oranmore, et dans la discrétion des premières lueurs de l’aube d’un jour de mai 1853, il s’extrait des liens inviolables qui l’unissait au Gang des Dead Rabbits, et dirigea son regard vers l’Ouest sauvage et ses mines. Pour la deuxième fois, il fermait sa besace, en catimini, sur son maigre contenu.

Il connut la pluie, le vent, la faim, le froid. L’espoir et le désespoir, l’envie de rentrer chez lui, là-bas à Oranmore. Il dut se battre, encore, pour le peu qu’il possédait, pour sa vie, pour l’affront.

Il usa le cuir de ses semelles jusqu’à la chair de ses orteils, et saigna avant de pouvoir en changer.

Puis il rejoignit un long convoi de chariots bâchés, et de piétaille, émoussée comme lui. Des familles entières, accompagnées de quelques têtes de bétail, partaient à la conquête du Rêve des Colons.

Suivaient ou se mélangeaient, le temps du voyage, des hommes seuls, assoiffés d’or et de femmes, seules elles aussi, prostituées volontaires ou pas.

Fermant la marche de cette folle procession hétéroclite, trottant dans les sillons remplis de merde des chevaux et des hommes, les chiens, suivis d’enfants, orphelins.

Il aima une femme, et reçu une balle tirée par le mari.

Il fut soigné dans un Fort contrôlant la piste. Le large bandeau entourant sa tête et sa blessure se couvrit de crasse. Mais lorsqu’il fut sur pieds, prêt à repartir, il apprit du Capitaine du Fort, que le convoi qu’il avait suivi avait été attaqué par une horde d’Indiens.

La cavalerie, prévenue trop tard, n’avait pu que chasser les vautours se repaissant des restes sanglants. Le fouillis du campement massacré déballait les chairs et les crânes scalpés. Le mari cocu qui avait tiré sur Samuel avait eu le visage défoncé d’un coup de crosse certainement. Il n’était pas mort sur le coup, mais avait dut s’étouffer de son sang.

Redoublant de prudence et d’un Colt, et malgré les mises en garde du Capitaine, Samuel se remis en route.

Il arriva au bout de ce sentier funèbre, long de plusieurs mois, les lèvres fendues de soif, la peau cuite et cloquée. Les coyotes le suivaient, impatients.

 Les habitants de la jeune San Francisco crurent à un revenant, qui tomba raide dans Montgomery Street.

Il travaillât dur, à nouveau. Mais cela ne le dérangeait pas, cela n’était rien, comparé à la boue d’Oranmore. Il retrouva des compatriotes, et d’autres Européens, des Chinois, et des Mexicains, et ce Melting-Pot se côtoyait, mais ne vivait pas ensemble. Les communautés se regroupent toujours entre elles, toujours cette vieille loi que Samuel avait apprise à New York, « l’union fait la force » !

Les riches, et les pauvres. Ici, beaucoup étaient pauvres. Mais ici, beaucoup pouvaient devenir riche, ou pauvre, comme la danse de l’Océan balade ses vagues en va-et-vient langoureux.

Il vécut dans la poussière, et survécut, à l’ombre de son labeur.

Et à nouveau, il aima une femme. C’était la fille d’un marchand Français, qui avait tout perdu, même la vie, ici dans les mines. Il laissait dans le sillage de ses rêves, une femme, vieillie prématurément, et deux filles, magnifiques.

Cette terre usait et rongeait, même les plus belles créations de Dieu, car il n’était pas présent au milieu de cet enfer. Et pourtant, Samuel crut au Paradis lorsqu’il rencontra Agnès.

Ils se marièrent à l’Eglise Notre-Dame-Des-Victoires, tout à côté du quartier Français.

Ils eurent un fils, Conor, et côtoyèrent les deux communautés, Française et Irlandaise.

Le long ruban mauve de la vie déroulait ses lendemains.

Pourtant, un jour de soleil rouge, Samuel sut, sans savoir pourquoi, sans savoir de quoi. Le sang battait plus fort dans son cou. Le bruit des passants devenait flou, même la poussière n’avait plus de saveur, et la terre ondulait sous ses pieds. Lui, qui croyait être dévoré d’une paix délicieuse, se trompait.

 Les Dieux d’Irlande soufflaient de biens sombres présages. Et ils ne mirent pas longtemps à dévoiler leur dessein.

Accoudé au comptoir du saloon, Samuel sirotait de la bière amère lorsqu’on lui tapota l’épaule en l’appelant de son prénom. Il pivota et lui sembla le reconnaitre vaguement, puis, stupéfait, le reconnut complètement.

Les traits du visage avaient mûri. Le chapeau melon et la veste brune à rayures prouvait son sang Irlandais. La barbe rousse, clairsemée et broussailleuse ne masquait pas totalement son identité, et Samuel tressaillit de joie et de surprise. Ce grand homme mince planté devant lui, était son frère aîné, Brandan.

Ils s’étreignirent dans de grands déversements de joie et de pleurs, et se tapèrent sur les bras, sur l’épaule, palpant les muscles et les os pour être sûr qu’ils ne rêvaient pas.

« Pourquoi ici ? Comment l’avait-il retrouvé ? »

Autant de questions qu’il pressait Brandan de répondre. Et il en fut désolé et amère comme sa bière, et bien plus, quand son frère répondit.

Depuis toute ces années, la situation à Oranmore avait empiré. La mort étreignait doucement l’Irlande d’un baiser funeste. La Grande Famine avait abattu son voile noir, et on crevait. Le Gouvernement Royal Anglais, formait ses hommes de chasse pour débusquer et exterminer les distilleries clandestines, et récupérer avidement et à n’importe quel prix, la taxe sur l’alcool, l’Excise.

 Leur père avait bravé les menaces et la lande dangereuse. Chaque jour, il se rendait dans la maison de pierre abandonnée, et la liqueur remplissait les barils.

Et un soir, à la lueur d’une torche, les Excisemen attendaient le chimiste hors-la-loi.

La fumée de l’incendie monta bien haut dans le ciel sombre, et on rapporta sur une civière de chanvre, le cadavre encore chaud du père de famille, percé de trous sanguinolents.

On pleura beaucoup. Le vieux Lord assista aux funérailles, et mourut peu de temps après. Son fils aux yeux de rapaces, hérita d’Oranmore, et fit chasser, à l’aide de l’armée, les cinq cents personnes qui vivaient au village. Sans raisons, à part ce que laissait percevoir l’apparence de son visage de cire, il rasa méthodiquement chaque bâtisse, chaque enclos, chaque muret, jusqu’aux fondations de l’église petite et trapue. Ce qu’il ne pouvait détruire, il l’incendiait.

Une sœur, et le cadet, vivaient aux côtés de leur mère. Ils trouvèrent refuge un temps, chez des oncles, plus pauvres qu’eux. Le frère cadet embarqua comme matelot, sur un navire aux voiles grises, et personne ne le revit.

C’est ainsi que Brandan, sa sœur Judith et leur mère, embarquèrent à leur tour sur un cercueil flottant, fouettés par l’embrun salé de l’Océan, suivant le soleil et son crépuscule.

La dernière lettre que Samuel envoya depuis New York relatait furtivement son projet vers l’Ouest. Et Brandan se mit en marche. Les terres sauvages avaient, comme jadis pour Samuel, imprimées sur son âme la tâche noire des survivants.

Le grand frère fit la connaissance d’Agnès et du fils, Conor.

 On fit les bagages, et on dit adieu à la terre dorée de Californie. Agnès rayonnait de joie à l’idée de découvrir l’Est civilisé, et peut être plus loin, plus tard, son pays natal, la France. Mais pour Samuel, le retour était sinistre, et il plut. Le jour du départ fut repoussé en raison d’une tempête, car on fit le trajet en bateau, jusqu’à Panama, puis New York.

Des semaines de houle et de remous. Et la ville grossière imposa son ombre.

Dans un appartement suppurant de vermines, Samuel revit le doux visage maternel qu’il avait embrassé huit ans auparavant. Il la retrouvait, consumée d’un feu qui la dévorait de l’intérieur.

 Le Choléra emporta sa mère et sa sœur, brûlantes de fièvre, orphelines d’une vie qu’elles avaient fui pour le retrouver, pleines d’espoir. Dans cette chambre, où les fenêtres recouvertes de crasse, ne laissaient filtrer qu’une lumière fade et froide, elles mourraient dans la puanteur des diarrhées convulsives de la maladie, le visage déformé de douleurs.

James s’extirpa du troisième carnet qu’il referma. Sa gorge sèche le brûlait. L’heure avancée de la nuit, veloutait les sons de la maison. Il fit du café, et l’odeur le réconforta.

Il reprit sa place dans le canapé. La tasse, posée tout à côté de lui, fumait des volutes odorantes. Et il prit le carnet suivant.

Quelque chose obscurcissait son esprit et jusqu’à la moëlle dense de son quotidien. Samuel sentait en lui, les Vagues Noires successives, éroder son âme et transformer son cœur en vieux grès rouge. Un démon naissant attisait une fournaise infernale, et Samuel avait peur, pour lui, sa femme et son fils. Insidieusement, il changeait.

Ils s’installèrent à Amherst, entre New York et Boston.

Son frère Brandan, pensait que Dieu lui avait parlé, là-bas, lorsqu’il traversait la Vallée de la Mort, en direction de l’Ouest, et l’avait chargé d’une mission. Il se découvrit un don pour l’hypocrisie, la politique, et la religion.

Il supplia Samuel de rencontrer un homme qu’il connaissait, irlandais comme eux, et porteur d’espoirs.

Et Samuel rencontra John O’Mahony.

Mythologiste Irlandais reconnu, il avait fui en Amérique après son soutien à la rébellion Irlandaise de 1848 et l’échec de celle-ci.

Samuel aima John comme un père, et John l’aima comme un fils. Son érudition et son intelligence plaçait haut ses relations dans la sphère politique américaine.

Ensemble, ils discutaient tard, échafaudant l’avenir encore utopique d’une Irlande libre. Cette idée enthousiasmante devint nuit après nuit, l’amante obsessionnelle de Samuel, qui engloutissait la vie familiale des O’Herlihy.

Le couple eut un deuxième fils, Sean. Mais on ne glorifia pas la naissance d’une couronne de joie, Samuel ne le permit pas. L’aigreur et la vengeance pillait la lumière familiale.

En 1858, les deux hommes, et d’autres, d’un cercle très fermé, créèrent très cérémonieusement « la Confrérie des Féniens » ou « Fenian Brotherhood ».

Comme un destin tracé, le mythologiste faisait revivre une légende, et Samuel se souvenait des courses folles le long de la rivière Finn.

Les Fianna étaient un Clan de Guerriers terribles de la mythologie Irlandaise. Leur chef donna son nom à la horde, Finn Mac Cumaill. Et, d’après la légende, comme l’Arthur Breton, le Roi de cette troupe d’écorcheurs n’était pas mort. Il affutait ses lames dans le monde magique des vieux Dieux Celtes, toujours prêt à se battre pour ses vertes collines. Les Féniens les avaient réveillés, et leur fureur allait porter un coup fatal à l’ennemi Anglais.

On prépara un plan, dans le grand secret d’une chambre feutrée. Mais la guerre civile éclata comme un furoncle trop mûr.

Toute cette rage accumulée et aiguisée alourdissait les mains et les cœurs. La langue n’était que poison mortel et les yeux caves, des brasiers aveuglants. Alors on se lança dans la furia, et on tua l’ennemi Confédéré, soutenu par l’Angleterre.

Samuel combattit dans le 69ème régiment d’infanterie de New York, sous les ordres de John. On mourut à Bull Run, Gettysburg et Appomattox. A Malvern Hill on combattit et on tua les Irlandais Confédérés. Triste guerre.

Le Sud abdiqua, et Samuel rentra chez lui, mais sans son frère qui fut tué à Antietam. Une fois de plus, on nourrissait sa haine, comme on jette de la viande avariée aux fauves.

John O’Mahony et Samuel O’Herlihy réunir leurs amis Irlandais, une fois de plus. On bavassa sur de futiles détails. Et le groupe se scinda. Il y avait ceux qui avaient trop tué pendant la guerre, ceux que l’odeur sucré de la mort écœurait désormais. Et ceux qui n’étaient pas rassasiés, gourmands de sang, toujours, et en redemandaient en orgie macabre.

John était écœuré et faisait campagne pour l’action politique et la levée de fond pour l’Irlande.

Mais Samuel avait un puit de colère si profond, que John aurait put y jeter une pierre de raison, qu’il n’aurait jamais entendu le moindre écho. Alors, John ne put le retenir et le regarda rejoindre les plus affamés. La graine était plantée, d’autre prendraient soin de la cultiver.

Sur le carnet suivant, James put lire : « les Fianna combattront à nos côtés, nous ne risquons rien, sauf la victoire ! »

Son ancêtre semblait avoir sombré dans une folie dévastatrice.

On prépara la guerre en prédateur, et le Canada Anglais serait la proie.

La stratégie fut pensée, et écrite sur du papier épais. On menacerait Toronto, alors Capitale des Provinces Canadiennes, avec une puissante armée. Puis, on remonterait l’impétueux fleuve Saint-Laurent, pour prendre Montréal, où les Francophones n’hésiteraient pas à s’allier aux Féniens libérateurs et combattre l’ennemis commun et héréditaire anglais.

Ce plan consommerait des milliers d’hommes, mais on ne doutait pas de la victoire, et la perfide Albion fédérait les rancunes.

Une partie des vieux chefs Unionistes n’avaient pas apprécié la partialité des demi-mots de l’Angleterre et son soutien cupide envers la Confédération.

Du haut de leur victoire, ils voulaient infliger une correction à ces Anglais sournois. Et les projets Féniens les satisfirent.

Une réunion secrète eut lieu entre les principaux organisateurs du mouvement Fénien et le président américain, Andrew Johnson. Et il fut convenu que les Etats-Unis adopteraient une neutralité de façade, mais s’engageait à reconnaitre les faits accomplis, lors de la victoire, certaine, des armées Féniens.

S’étant assurés du soutient discret des politiques bedonnants et moustachus américains, on prit la décision qu’il était temps, pour les hommes, de faire leurs adieux à leur femme et à leurs enfants.

Mais la nature humaine est faible, Dieu les a conçu ainsi, pour mieux les contrôler. Et les chefs se déchirèrent déjà la chimère d’une gloire future.

Le Plan ne fut que l’ombre de lui-même d’une vaste Nuée qui devait s’abattre sur le Canada comme une Plaie Egyptienne, et qui ne fut qu’un bouton purulent.

Ainsi…

Au début du printemps 1866, Sept cents hommes se réunirent aux lueurs brumeuses et fraiches, sur les côtes déchiquetées du Maine.

Ils ne voyaient pas encore la terre ennemie, mais l’effervescence des préparatifs ravissait la troupe qui embarqua sur les bateaux de pêche, puants le Merlan et la Morue.

A l’odeur du poisson s’ajouta celle, plus acide, de la bile verte, vomie par des soldats ballotés par des remous salés. La brume se leva, et au bout du voyage, juste en face d’un étroit bras de mer, la troupe débarqua sur les galets de l’île de Campobello, au Nouveau-Brunswick.

Samuel transpirait d’exaltation divine. Il pénétrait sur le sol ennemi, avec l’intention de châtier ceux qui étaient responsable des souffrances qui l’accablaient, ceux qui avaient réduit en cendre Oranmore. La fumée de la maison familiale obscurcissait encore ses pensées d’une sanglante revanche.

Il sentait l’épaisseur de l’air autour de lui, et des ombres jaillirent. Il en fut troublé, l’ancienne blessure du désert le faisait souffrir, et d’autres ombres massives sortirent de la mer.

L’armée se rassemblât aux premiers ordres. Et la bannière tricolore Irlandaise claqua dans le vent marin.

D’un pas guerrier assuré, on s’ébranla sur l’herbe pentue, couverte de débris d’arbres morts. Et les premières détonations troublèrent la quiétude de l’île.

Les milices et la troupe, prévenus, attendaient l’envahisseur de pieds ferme. Samuel chargea et déchargea son Springfield autant qu’il le put. Les ombres, toujours, souillaient sa vision, et il ne comprenait pas.

Quelques heures après avoir remué les galets de la plage, on chargeait les corps et les blessés sur les bateaux de pêche, qui répandaient désormais, l’odeur métallique du sang.

Ce premier raid sur le sol Anglais du Canada, n’entama pas l’obstination de la Confrérie. Déjà, comme on joue une partie d’échec, on anticipait le coup suivant.

Le deuxième assaut fut préparé. On achemina les munitions et les chevaux. Les jours étaient plus chauds. Et trois mille hommes armés se groupèrent sur les berges du fleuve Niagara, proche de Buffalo.

Le 01 juin 1866, on jura ne pas retraverser le fleuve sans avoir vaincu.

A 3h15, sous une lune absente, les barques traversèrent les flots tranquilles. Huit cents hommes armés, dont une centaine d’Afro-Américains et plusieurs dizaines d’Indiens Mohawks alliés à la cause, pénétraient, dans le silence de la nuit, sur le sol Canadien.

Samuel semblait plus déterminer que jamais.

L’armée des Féniens se rua sur Fort-Erié, qu’elle prit aussitôt à une dizaine de miliciens terrorisés.

Et au jour levant, quatre milles hommes se tassait de l’autre côté de la rive, répondant aux acclamations victorieuses des frères d’armes. Ce succès excitait la deuxième vague d’invasion, qui attendait fiévreusement les barques de transport.

Cependant, la tension vive entre les Etats-Unis et l’Angleterre, obligea le président Johnson à renier sa parole. Il dépêcha ses deux meilleurs généraux, Ulysse Grant et George Meade à Buffalo, et l’armée de renfort fut interdite de traversée.

Les Féniens victorieux attendaient de pied ferme les combats et la troupe Britannique.

Samuel commanda un groupe d’éclaireurs, plus avant dans les terres. Cachés dans la pénombre des bois, il entendit le bruissement des feuilles et le craquement du bois sec. Et les ombres de Campobello apparurent du néant.

Les Britanniques envoyèrent 400 soldats, 6 canons et 1200 miliciens. Il dépêcha alors ses hommes informer les chefs des renforts ennemis.

 Au fort Erié, le commandant Fénien, James O’Neill, attendait fiévreusement la deuxième vague d’invasion, sans savoir que des vapeurs militaires américains empêchaient tout embarquement.

Les soldats parèrent leur uniforme de boutons au sigle « IRA » pour « Irish Republic Army », et s’en fut sa première mention, et ils en furent fiers.

Les Britanniques et les miliciens Canadiens manœuvrèrent pour encercler l’armée d’invasion. De la forêt touffue, de nombreuses ombres inquiétantes observaient. Et il ne se passa rien d’autre de la journée.

Dans la nuit, le commandant James O’Neill déplaça une partie des hommes, qu’il disposa en embuscade.

A l’aube, le clairon réveilla Samuel d’un cauchemar, et les deux armées s’entrechoquèrent, où l’on se tua violement.

De son observatoire, Samuel distinguait quelques Tuniques Rouges, restées en arrière. Décidé à tuer, il visa, et les corps tombèrent. De son esprit malade, il vit les ombres massives sortirent du fouillis forestier, lacérant de leur foulées gigantesques la terre dure. Les jeunes Britanniques tressaillirent à la vision de cette charge. Les cœurs pulsèrent plus vite, et les soldats pointaient leur fusil sur cette horde dégénérée. Les décharges ne firent rien. Déjà, les titans étaient sur eux. Armées de lames grossières et immenses, de haches démesurées, et d’autres armes, plus effrayantes, les ombres démoniaques et rugissantes, décimèrent le régiment Britanniques, sous les détonations de la bataille qui tonnait au loin.

Samuel observait ces corps gris. Rêvait-il ? 

Sur les lieux du carnage, la lumière obscurcie par les fumées épaisses de la bataille, dessinait des colosses de muscles. Leur chef, ou leur Roi sauvage, était couvert de cicatrices qui bourrelaient sa peau. Leur corps étaient mouchetés de sang Anglais, et ils appréciaient de leur voix rauques. L’esprit de Samuel tournait d’ivresse. Il reconnut dans ces monstres tatoués, les Fianna légendaires et leur chef, Finn.

Derrière les bois, la bataille se terminait. James O’Neill avait parfaitement battu les troupes Britanniques. Prétextant une retraite, les Tuniques Rouges montèrent à l’assaut, s’engouffrant ainsi dans un entonnoir où ils furent abattus. C’était une victoire, mais il fallait vite la consolider.

Les forces Britanniques affluaient de tout le pays, et bientôt, la terre trembla des pas cadencés.

La guerre reprie autour de Fort Erié, que les miliciens et l’armée tentaient de reprendre aux Féniens.

Samuel et ses compagnons de tuerie, s’y rendirent, brassant l’air comme une tempête. Il regardait, admiratif, les Fianna d’un autre monde, couverts de simples manteaux de fourrure et de pantalons plaqués sur des cuisses puissantes, rugirent dans la mêlée.

Le Fort tomba, mais on le reprit. Et la nuit explosait de lueurs jaunes. Samuel tuait de son fusil, et perçait de sa baïonnette.

Mais bientôt le flux des troupes ennemis justifia la retraite. James O’Neill comprit que la frontière avait été fermées et qu’aucun renfort ne viendrait compléter cette formidable armée. Alors une fois de plus, sous l’extraordinaire noirceur des étoiles, la presque totalité de l’armée des Féniens retraversa le fleuve Niagara. Mais ils avaient accompli leur promesse, car ils avaient vaincu.

La victoire fit grand bruit dans les feutres de la Maison Blanche, et au Palais de Buckingham, et même sur les terres dépouillées du Munster.

Encouragée par l’éclat, le conseil Fénien, exultant, envoyait ses griffes labourée la terre Canadienne, à l’Est de la province.

Le 07 juin, l’armée de milles soldats, vétérans de la guerre civile américaine, occupèrent rapidement plusieurs localités des Cantons de l’Est Québécois.

Samuel usait le cuir de ses semelles, courant ou sautant sur les routes et les chemins sinueux qui traversaient les pâturages. Pourtant, il arriva trop tard.

De longues files d’hommes blessés, estropiés ou fuyant simplement l’horreur d’une défaite, encombraient les champs à perte de vue.

Le 08 juin, à court de munitions, les soldats Féniens n’avaient rien pu faire d’autre que mourir pour l’honneur ou fuir pour la vie, face aux troupes Britanniques. La Confrérie, penaude, abandonnait l’Est Canadien.

Samuel rentra chez lui, la tête basse et l’esprit calciné. Sa femme ne reconnut pas l’homme Californien de jadis. Son mari, son amant, était perdu quelque part dans des limbes, où il souffrait et se consumait.

Quatre années passèrent, et Samuel ne sourit pas. 

Il participa aux réunions de la Confrérie, où il vit les frères d’arme d’hier se déchirer dans des luttes de pouvoir, et il en fut dégoutté. Mais sa coupe de vengeance débordait toujours du trop-plein de haine.

Dans le jardin familial, il entraînait au combat son fils aîné, Conor, et Agnès le détesta pour cela.

Ses remarques, ses tendresses, ses appels, restèrent vains. Samuel était un fantôme dans sa propre vie.

Endoctrineur de talent, il modela l’esprit innocent de Conor. Il n’eut pas le même succès à la taverne où il se rendait de plus en plus souvent, et où, de plus en plus souvent, il revenait, tard dans la nuit, les yeux pochés et le nez en sang, titubant d’alcool. Il s’écroulait à même le sol de terre battue, dans la pièce à vivre, refusant violemment l’aide de sa femme, qui regrettait la vie dure de l’Ouest.

Le vieux père adoptif, John O’Mahony, tenta de le sauver, du fond de l’abîme où il pourrissait, mais ses efforts furent vains.

Seuls les préparatifs d’un nouvel assaut ranimèrent ses yeux noisette.

Au siège Fénien, à New York, il rencontra Henri Le Caron, lui aussi vétéran et ami du général vainqueur de Ridgeway, John O’Neill.

L’homme charismatique, le mit en confidence des projets. Les Féniens enragés, poussaient à reprendre les hostilités, et on lorgnait de nouveau sur l’Est Québécois.

 Samuel s’en félicita. Cette fois, il ne raterait pas la bataille !

Il arma l’aîné, Conor, dans une cérémonie virile, et lui remit solennellement son fusil. Le jeune homme de quinze ans rayonnait de fierté de partir à la guerre aux côtés de son père.

Henri, le nouvel ami de Samuel, fut introduit dans le cercle familial, et Agnès crut voir un allié contre l’obsession de son mari. Mais la folie ne peut être raisonnée.

Samuel et son fils Conor empruntèrent la route menant au Nord, sous le regard humide d’une mère en détresse.

Les temps avaient changé depuis quatre ans, et le président des Etats-Unis aussi. 

Ulysse Grant n’autorisait plus les actes de guerre Féniens, et la frontière fut fermée. Mais que pouvait faire une poignée de fonctionnaires contre quatre cents gaillards prêts à combattre ?

Le généralissime James O’Neill, drapé de prestige, tournoyait sur sa folle monture, ordonnant d’une voix sévère les ordres de bataille.

Le 25 mai 1870, au lendemain de l’anniversaire de Victoria, Reine d’Angleterre, les fiers Féniens lui apportaient son cadeau.

Peu avant midi, la troupe traversa la frontière, baïonnette en avant.

Samuel s’agitait et donnait des ordres de vieux Grognard, conseillant Conor sur la meilleure façon de tuer. Il rencontra des compagnons asthmatiques et grisonnants des guerres passées et mesura sa renommée.

La troupe chantait déjà les honneurs, et lorsque le dernier soldat eut traversé la frontière invisible, les sifflements sinistres des balles ennemies explosèrent les crânes et teintèrent les tissus bigarrés de sang frais.

Les Britanniques étaient à l’affut, et les Féniens en furent complètement surpris. Un mur de projectiles s’abattait sur la troupe. Les chefs mourraient, ou fuyaient sur leurs grands chevaux, et l’armée se disloqua pour se mettre à l’abri. Le chemin fut déserté, et les fuyards remplirent les ornières de chaque côté. 

Le mal de tête revint, et les ombres aussi. Furtivement, Samuel les regardait passer à l’attaque.

Ils débusquaient les Tuniques Rouges, cachées dans l’épaisse chevelure verte de la forêt, comme une chasse au lapin.

Leur chef, Finn, à l’oreille droite coupée, abattait comme un fouet, un sabre pesant et élimé sur un corps vivant, qui se plantait dans le sol dans un bruit sourd et spongieux.

Un autre monstre, tatoué de motifs étrange sur une peau grumeleuse et musclée, martelait la mitre conique d’un officier, à l’aide d’une masse déjà enduite de débris d’os.

Les miliciens et les soldats Canadiens, à la vue de ce qu’ils ne s’expliquaient pas, fuyaient leur position. Et Samuel, saisit de transe, regardait le carnage de ses compagnons imaginaires. Un instant de lucidité le fit émerger du chaos.

Il chercha son fils. 

Dans la cohue de la débandade, on poussa son voisin, et le père et le fils furent séparé. Chacun de son côté du chemin. Il vit les yeux de Conor, écarquillés de peur, sous ce déluge de feu.

Quelques officiers courageux sonnèrent le rassemblement, et disparurent aussitôt en lambeau sous le feu des canons.

Les Fianna se couvraient d’entrailles, mais ne pouvaient sauver l’armée en détresse. Samuel ne contrôlait plus ni son corps, ni son esprit où luttait dans un combat effroyable, la réalité contre la folie.

 Il regardait son fils, de l’autre côté du chemin, et les gerbes de terre soulevées par des boulets de fer salissaient la peau duvetée de son jeune visage.

Il tenta un mouvement, puis un deuxième, ses vieux camarades mourraient autour de lui, et son fils restait pétrifié.

Plus haut, cachés derrière des rochers, les Anglais visaient bien.

Une détonation assourdie ses oreilles d’un long sifflement, et le temps ralentit encore et décomposa ses mouvements.

De l’autre côté du fossé, son fils n’avait plus peur, il ne bougeait plus. Une large corolle brune s’étendit rapidement sur sa poitrine.

Samuel hurla d’un cri qu’il n’entendit pas et qui glacèrent les miliciens.

Il se précipita, traversant le chemin troué de terre fraiche.

Conor gémissait, comme gémit un enfant, sans comprendre, sans retenue. Il n’avait pas la force de pleurer, et ses joues roses devinrent pâles. La grosse main de son père sentait la chaleur de son sang. Et la vie l’abandonna en tressaillements. Ses yeux se révulsèrent, et ce fut la fin. 

La gueule grande ouverte, Samuel hoquetait sans vouloir laisser échapper un seul son.

Et il pleura, plus qu’il n’avait de larmes dans son corps, sec de douleur.

Il pleura tant qu’il avait des forces, pendant longtemps, au milieu de la fusillade.

Les hommes encore vivant autour de lui fuyait, battus.

Et lui n’était ni mort, ni vivant. Il ne savait plus rien de sa vie. La tête de son jeune fils reposait tranquillement sur ses genoux, lui, fourrageait de ses grosses mains de père la tignasse claire et souple.

Il regarda le colosse mythique, combattant dans la forêt. Un Fianna puissant fut blessé d’une balle, et transpercé des baïonnettes de deux soldats Canadiens, il s’écroula, comme s’écroulait le monde de violence dans lequel Samuel était enfermé depuis longtemps.

Le grand Roi salua d’une main sanglante le père endeuillé, puis disparut comme un brouillard que l’on évente.

Samuel transporta son fils loin des combats, et se glissa anonymement dans le flot des déserteurs.

Au passage d’un pont, il vit son ami, Henri Le Caron, s’entretenir avec le colonel anglais, tous deux l’air satisfaits de la victoire Canadienne. Henri reconnu son ami et son fils qu’il portait à bout de bras, et la culpabilité empourpra son visage.

Samuel appris plus tard, qu’Henri Le Caron était un espion Anglais, de son vrai nom Thomas Willis Beach, et que grâce à lui, la reine Victoria avait vaincue.

Il erra un jour et une nuit avant de retraverser la frontière. Des paysans Québécois n’osaient l’accoster. De longues rigoles de poussière zébraient ses joues creuses.

Le chien aboya, et Agnès sorti. Lorsqu’elle vit au loin la charrette mortuaire, elle s’effondra. Sean aussi pleura.

Aux funérailles de son fils Conor, quelques cadres de la Confrérie vinrent apportés leurs condoléances, et Samuel les chassa comme on chasse les rats.

Il enterra dignement son fils aîné sur la propriété, derrière la bicoque qui servait de maison, et y planta un arbre, un hêtre, qui lui rappelait les journées joyeuses d’Oranmore, en Irlande, où enfant, il jouait avec son petit frère.

Pendant des semaines, et des mois, la maison fut plongée dans un silence lourd.

Un après-midi de pluie, sans pourquoi, juste l’émotion impulsive d’un enfant de treize ans, Sean étreignit son père, souffrant de le voir si sombre et perdu parmi les siens. Et ce geste ramena Samuel à la vie. Il pleura en secousses violentes, consolé dans les bras de son fils.

En 1871, O’Neill et une trentaine de fidèles tentèrent une dernière fois un coup de main en attaquant le poste frontière du Manitoba et faire la jonction des luttes avec l’écho d’une révolte sanglante des Métis Franco-Indiens, loin dans les terres Canadiennes. Mais le groupe, sans préparation, attaqua le poste américain, et le commando fut interpellé par l’armée.

Ainsi se termina l’aventure Irlando-Américaine de la conquête du Canada Anglais.

Samuel construisit « Oranmore House » en 1882, et tenta d’apprécier la vie, telle que la succession des jours s’offraient à lui.

Il rejoignit, quelques années plus tard, son fils Conor, sous le hêtre puissant. Et le vent souffla les débris d’une vie passée.

Le dernier carnet finissait ses pages d’une petite écriture fine, différente des autres livrets. Sean avait écrit la suite en épitaphe, pour la postérité.

Agnès vécut longtemps à Oranmore House, avec son fils Sean, sa femme et ses enfants, rêvant peut-être de Californie, ou de France. Elle aimait s’adossé contre le tronc de l’arbre, et c’est là qu’elle s’éteignit, dans la douceur d’une matinée naissante de l’année 1927, à l’âge de 93 ans.

James respira bruyamment. Ses yeux le piquaient, et pourtant la pénombre de la nuit avait disparue. Dehors, le piaillement des Merles devenait frénétique, et il entendit leurs ailes battre l’air en s’envolant.

Il s’étira, et son dos courbaturé lui fit mal.

Le tic-tac cadencé de l’horloge poursuivait sa course, et le son monotone martelait son avertissement sonore, bientôt sept heures.

James se rendit à la salle de bain et se faufila au travers d’un jet d’eau trop chaud, qui, espérait-il, effacerait les stigmates de son voyage nocturne éprouvant.

A huit heures, Moira apporta le petit déjeuner.

Devant ses yeux bouffis, elle comprit qu’il n’avait pas fermé l’œil de la nuit, mais sans savoir pourquoi.

C’est lui, qui lui révéla l’histoire des carnets. Il en était vraiment troublé et s’en confia à sa cousine. Il ne souhaitait pas reprendre l’encartonnage aujourd’hui, et préférait rester seul, à Oranmore House.

Il arpenta le grand jardin. Les toits sombres et parsemés des maisons voisines, dressaient haut leur faîtage.

Il lui semblait qu’Agnès, son arrière-arrière-arrière-grand-mère avait dû partir dans l’agréable douceur de cette même matinée.

Puis il s’assit, tout contre le tronc vénérable du Hêtre centenaire. L’instant était apaisant et il se rappela avoir été heureux, jadis ici.

Cette journée de réflexion l’avait brisé, plus que la nuit blanche qu’il avait passée. Il se coucha tôt, dans le lit de la chambre d’ami, et s’endormit rapidement.

Le lendemain, jour des Funérailles, il s’habilla du costume sombre, et la journée défila comme une pièce de théâtre.

Le soir, sur la route le ramenant à Oranmore House, Moira osa :

« Il t’aimait »

Elle regardait la route et James à tour de rôle, dans l’attente d’une réponse ou d’une réaction. James brisa enfin le silence pesant qui s’était installé.

« C’est le whisky qu’il aimait, et le fait de pouvoir gueuler et dégueuler, avec comme excuse, de ne plus s’en rappeler, et il en est mort ! »

« Tu te trompes James, ce n’est pas l’alcool qui est en cause, il ne buvait plus depuis que tu es parti. C’est de tristesse qu’il est mort. »

« Tu insinues que c’est de ma faute ? »

« Non! bien sûr que non. Ne soit pas aussi dur envers lui. Ton père est mort, et il t’aimait, j’ai eu l’occasion de le voir plusieurs fois dans ses yeux, c’est tout. »

Il baissa la tête et sombra dans ses pensées.

En descendant de la voiture, James se pencha dans l’entrebâillement de la porte.

« Je suis désolé, et je voulais te remercier pour tout ce que tu as fait pour mon père, et jusqu’à maintenant. Et je voulais aussi te dire que je ne pense pas vendre Oranmore House, peut-être pourrions-nous la garder comme maison de famille… »

Moira sourit de soulagement et acquiesça.

« Il faudra changer l’horrible papier peint de ta chambre alors… », ils sourirent, soulagés de ne pas être fâchés.

Les jours suivant, James téléphona à Franz Perrault du « Musset Ballet School », et l’informa qu’il restait encore à Amherst quelques jours, peut-être plus.

Aux chaudes journées ensoleillées, il tondit le grand jardin, et trouva dans l’herbe folle, un vieux dé jaunit, en corne de bélier…

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