Samuel de Champlain et la « ligne des amitiés ». Partie 2

Partie 1 Partie2

Résumé : Un père lit un livre d’aventure, un soir, à son fils.Nous retrouvons dans cette histoire, Samuel de Champlain et ses compagnons, escaladant une montagne en territoire ennemi Iroquois, dans le but de rencontrer « le Vieux de la Montagne », et de lui proposer un accord de paix…

« … Deux heures plus tard, un chemin de pierre et de rocailles imprimait sa silhouette sur le flanc rocheux. Les explorateurs l’empruntèrent.

Le camp avait disparu, tout en bas, dans les brumes de fin de journée qui tapissait la cime des arbres d’un voile opaque. Quelques fois, des éboulis de pierres risquaient de blesser un homme.

Alors la montagne découvrit ses entrailles. Une ouverture perçait la roche. La caverne était sombre, et lorsque s’approcha les premiers hommes, des corbeaux lugubres donnèrent l’alertes en croassant méchamment.

Un grognement fit écho sur les parois de la grotte. Les soldats armèrent les arquebuses.

L’ombre immense, fit craindre l’attaque d’un ours. Bientôt découvert au soleil faiblissant, l’apparence de la bête qui sortait de sa crypte, balançait entre l’homme et l’animal…

Une crinière folle, hirsute et brune semblait mut de serpents horribles. Une barbe buissonneuse de ronces aiguisées, un visage blême, et au milieu, à la place des yeux, deux points immenses, qui semblaient deux brasiers infernaux. La stature haute et droite et sauvage, les gestes saccadés, l’homme, car s’en était un, s’arrêta à la frontière sépulcrale de son antre. Ses yeux cherchaient à s’acclimater aux couleurs vives de la vie.

A cette vision dantesque, la troupe eut un mouvement de recul, sauf Champlain, qui resta ferme sur ses jambes bandées de ses muscles puissants.

L’homme, ou la bête, ou les deux, fut surpris de la majesté du commandant. D’une main osseuse, il dégagea brutalement, de devant ses yeux enfoncés, des mèches de crins qui lui servaient de cheveux.

En guise de sceptre, le vieux roi penchait sur un long bâton de chêne rongé de vermine.

Son grand corps était recouvert d’une sorte d’étrange tunique orientale, descendant jusqu’aux chevilles, décousue, recousue et usée. Une large ceinture de tissu serrée autour de la taille laissait percevoir la maigreur du personnage. A certains endroits de sa robe, la couleur était encore d’un rouge vif, ailleurs un dégradé de brun délavé.

Une voix caverneuse fit trembler l’air ambiant, et les corbeaux se turent.

Da Costa comprit, lui, le polyglotte.

« C’est la langue aztèque des Iroquois. Il demande qui nous sommes et ce que nous voulons. »

D’une voix ferme de chef, Samuel parla.

« Je suis Samuel de Champlain. Avec mes compagnons, nous avons traversé l’immensité de l’Océan. J’apporte la paix de mon Roi. »

Le vieux fou saccadait des mouvements de tête, comme attaqué de milliers d’abeilles. Sa voix crachait, et hurlait, et sifflait…

« Je ne suis en guerre avec personne et je ne connais pas ton roi ! »

« Vieil homme, je ne te cherche pas querelle, ni à toi, ni à ton peuple. Encore une fois, écoute mes paroles. Je viens proposer une paix équitable et bénéfique pour tous. Nous avons marché longtemps pour venir jusqu’à toi. »

Samuel, sûr de lui, ramassa de la poussière de roc, et poursuivit…

« Dans cette main, j’apporte la paix. Dans celle-ci, j’apporte la guerre. Choisit judicieusement, Vieil Homme. »

Le vent s’était levé en même temps que le soleil plongeait dans l’horizon. Le ciel, là-bas, rougeoyait.

Le vieux de la montagne se redressa, encore plus droit sur son sceptre. Son regard s’enflamma et sa bouche se tordit dans un rictus animal qui dévoila ses dents blanches carnassières.

Il s’arc-bouta sur les os de ses jambes, et menaça le groupe de son bâton de bois. Des rafales de vent insufflait la vie à sa crinière folle, qui dansait de soubresauts.

« Tu es l’Ami de mes Ennemis ! Je sens leur puanteur infecte vous suivre, elle vous colle à la peau comme un cadavre dans un marécage putride. Tu parles de paix avec des armes de guerre ! Ton Roi est-il à ce point faible pour ne pas négocier lui-même ? »

Samuel ravala sa colère qui rougissait ses tempes et battait dans sa poitrine.

Le visage du magicien était encore nappé d’obscurité ténébreuse.

En parlant, il avança d’un pas, baignant son visage d’une clarté crépusculaire.

Le commandant des français sursauta de surprise. Ce visage n’avait rien de la peau cuivrée des Hurons, ou des Iroquois, ou des Montagnais. Cette tête, blafarde, aux pommettes saillantes, Samuel la connaissait.

Et le Vieux fou Biblique continua sa harangue.

« Moi, Sinbad, coureur des mers inconnue, Dieu de la Montagne et des Iroquois, Maître du vent, du ciel et de la foudre, je vous maudis ! Vous qui souillez mon domaine de votre arrogance ! La terre se déchirera sous vos pieds, et vous serez avalés dans les flammes infernales ! »

Un éclair zébra l’air, suivit d’une forte détonation, laissant une odeur de soufre. Les nuages noirs s’amoncelèrent, et la tempête se déchaîna. Les soldats avaient peur.

La robe du magicien claquait dans la furie des éléments. Le vieux fou écumait une mousse blanche qui s’étalait sur sa barbe.

La poussière piquait les yeux, et bientôt un épais mur gris enveloppa la troupe d’explorateurs. Les jambes fléchissaient sous les coups de boutoir de la tornade.

Un des soldats trébucha, et les rafales l’emportèrent comme les serres d’un rapace géant, et il disparut à jamais dans le tourbillon immense.

Le magicien s’était dissout en milliers de grains de sable volcanique, fouettant les visages à sang.

Enfin, la troupe put se mettre à l’abri. La tempête s’apaisa. Le ciel bleuit sombrement à l’Ouest. Le maëlstrom disparut. Un deuxième soldat avait été emporté.

 L’entrée de la grotte était déserte. Samuel se redressa. Une cascade de poussière grise glissa de son dos à mesure qu’il s’élevait. Les hommes semblaient être des statues de pierre. Encore étourdis, ils s’approchèrent de l’obscurité. L’odeur était acre.

Les soldats frissonnants restaient sur leur garde, les arquebuses pointées en avant. Samuel dégaina son sabre. Etienne flamba une torche, puis deux, et la troupe s’engouffra dans une nuit plus noire encore.

La grotte n’était pas profonde. Une couche de paille éparpillée et sèche dessinait une étoile imparfaite autour d’un reste de feu. Quelques mobiliers de bois austère habillaient les parois sombres.

Un peu reclus dans la pénombre, un passage, presqu’invisible, donnait sur une autre pièce. Les hommes furent stupéfaits. La salle n’était qu’empilement squelettiques, d’os blanchis. Des dizaines de corps, respectueusement disposés, certains bizarrement, dans des positions grotesques, donnaient à la pièce une atmosphère morbide et malsaine.

Samuel y découvrit un manuscrit en papier grossier, enchâssé dans l’orbite vide d’un crâne luisant. Il profana l’hôtel macabre, et glissa le rouleau sous son épaisse veste de velours.

On ne découvrit rien d’autre que l’effroi, dans ces catacombes païennes, et l’on s’enfuit de ce cimetière suintant.

Dehors, la troupe respira de grandes goulées d’air frais, et les esprits tremblaient encore devant la vision floue du Magicien se volatilisant dans la tempête. 

On but l’eau des outres, et sans attendre plus longtemps, les hommes prirent le chemin du retour.

La nuit était tombée lorsqu’ils arrivèrent enfin aux feux réconfortants du camp.

Les Indiens, curieux et murmurants, firent cercle autour des français exténués, et les pressèrent de questions.

On mangea, on but, et l’on exagéra ce que l’on ne pouvait expliquer des évènements passés là-haut, dans la montagne.

A l’écart, sous la tente, le Sagamo Arendarhonons écouta attentivement Samuel de Champlain.

« Ce prétendu Sinbad n’est autre que Zabaleta, le chef de la colonie des pêcheurs Basques de la Terre-Neuve, au détroit de Belle-Isle. Je l’ai rencontré une première fois, de retour de France, à Tadoussac, au poste de Traite des Fourrures. C’est un foutrement bon chasseur de baleines, et j’ai eu affaire à lui une deuxième fois lorsque ses compatriotes se sont lancés en toutes illégalité dans le commerce des fourrures de Castor, contournant le monopole de notre colonie.

 Devant se battre constamment contre les Pirates Anglais qui les harcèlent pour piller leurs cales remplies d’huile des Géants Cétacés, ces farouches chasseurs de baleines se sont tournés vers les terres, moins risqué et plus rentable.

La colonie Basque est infestée d’espions Espagnols, qui conspirent la destruction de nos établissements. Les Basques ont également dû faire face à de nombreuses attaques de tribus Inuits. Zabaleta aura certainement été fait prisonnier lors d’un de ces raids, et par je ne sais quel hasard, ce fieffé bandit s’est débrouillé pour se faire passer pour un Dieu aux yeux des Agniers…Maintenant, il n’est plus. Le vieux a peut-être été soufflé par la tempête. Et puisqu’ils refusent la paix, nous devons nous résigner à faire la guerre ! »

Samuel parlait, plongé dans ses pensées, allant et venant.

Mathieu Da Costa fit irruption sous la tente des chefs. Il tendit le vieux manuscrit enluminé d’étranges motifs, celui trouvé dans la grotte du magicien.

« Je l’ai déchiffré, Samuel. C’est du Persan. Je pense qu’il s’agit d’un livre de bord. Il semble appartenir à un certain Sindibad, de Bassorah.

Capitaine d’une flotte de trois navires, partie des côtes Levantines, en l’an de grâce 801. Au nom du Calife Haroun Ar-Rachid, ils ont exploré les « côtes Océanes jusqu’aux contrées recouvertes de glace ». Là, une tempête a dispersé le convoi. Sindibad et son équipage se sont échoués sur des rivages brumeux. Ils ont été recueillis par une tribu inconnue, nourris et soignés. L’auteur raconte que Sindibad et ses compagnons ont par la suite aidés la tribu dans une guerre contre des ennemis.

Ses compagnons vieillissants, Sindibad s’est peu à peu retrouvé seul, vénéré par la tribu qui l’avait sauvé, lui et les siens. Le récit se termine dans une langue incompréhensible. »

Samuel semblait dépité devant tant d’absurdités, et son esprit penchait ouvertement pour une mystification du Chasseur de Baleines Zabaleta.

« D’une façon ou d’une autre, Zabaleta aura eu connaissance, dans son pays Basque, d’un texte Andalou. Il l’aura recopié ou ramené sur la montagne, afin de tromper les Agniers de la nation iroquoise. »

François Gravé, Etienne Brûlé et Mathieu Da Costa étaient dubitatifs.

Le Sagamo Arendarhonons était resté silencieux. Il observait l’agitation des français.

Il tendit sa vieille main de chef pour faire silence. D’un geste, il demanda Etienne auprès de lui, prêt à traduire. Et assis, il parla.

« Samuel, je t’ai confié mon fils pendant une longue année où j’ai dépéri de le savoir si loin de moi. Tu l’as emmené de l’autre côté de l’Océan, dans ton royaume, pour qu’il apprenne ta langue et vos coutumes. Il m’a raconté vos temples et vos palais. »

Le Sagamo prit Samuel par le bras, et le tira doucement à lui, afin qu’il s’abaisse, tout à côté. Sa voix se fit plus douce, comme s’il parlait à un fils.

« Ici, tu es loin de ton pays. Ne balaie pas d’un revers de main ce qui te parait impossible. Cette terre, est une terre de magie, où les esprits vivent en harmonie avec l’homme, et font partie de notre réalité.

Pour toi, le Vieux de la Montagne est un pêcheur de baleines que tu as reconnu. Pour lui, il est Sinbad, un homme du passé, Capitaine de bateaux dans un pays lointain. Pour les Iroquois, il est Daganoweda, un esprit Faux-Visage, au destin divin, lié à la protection et à la réunification des tribus du Grand Fleuve.

Peux-tu dire qui a raison, et qui a tort ? Moi, je dis que chacun à raison dans sa propre réalité.

Samuel, tes yeux ne voient que la valeur des choses et non leur simple beauté.

Tu crois cela impossible. Et pourtant… Il existe un rituel bien connut. Lorsqu’un ennemi est sur le point d’être mis à mort au poteau de torture, et qu’une mère ayant perdu un fils, reconnait la réincarnation de l’esprit de son enfant défunt dans le corps du supplicié, alors elle a le pouvoir de le sauver. On délit ses liens, et l’homme est complètement libre, membre de la tribu. Il portera le nom du fils disparu, et part vivre avec sa mère adoptive.

De même, lorsqu’un personnage de grande importance meurt, une cérémonie consiste à emprisonner l’esprit du mourant pour le transmettre à une autre personne désignée, qui devient ainsi, le personnage décédé. Ses pratiques sont courantes, et admises de tous.

Ainsi sont réunis, au sommet de la Montagne, trois esprits, cohabitants dans un corps. »

Champlain et les autres français restèrent silencieux un moment. Samuel semblait troublé.

« Tes paroles sont sages, et je ne sais que penser. Mais cela ne doit pas nous faire oublier le but de notre voyage, et, de fait, notre échec. Je crains, messieurs, qu’il faille nous préparer à la guerre. »

La nuit fut longue pour les corps endoloris et les esprits tourmentés.

Le matin répandait sa rosée, et le jour était charmant. Pourtant déjà, les cœurs battaient du tam-tam sauvage, des tueries à venir. Et la beauté du jour fut gâché.

Les rudes guerriers, et la soldatesque française rebroussèrent jusqu’à Québec.

Derrière la palissade de rondins de bois et de pieux, les grands chefs alliés, les Sagamos, Hurons, Algonquins et Montagnais, festoyèrent et établir avec Champlain, la stratégie de guerre. »

A suivre…

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s