Samuel de Champlain et la « ligne des amitiés ».

Partie 1

L’enfant s’installa confortablement, se pelotonna sous sa couette, et posa sa tête sur un oreiller moelleux. La chambre était rangée comme l’est celle d’un enfant de dix ans. Son père éteignit la lumière principale, se fit une place sur le rebord du lit, et reprit la lecture à l’endroit indiqué par un marque-page représentant un zèbre à lunettes. Il s’éclaircit la voix et chercha des yeux la suite du récit.
L’enfant regarda fixement les lèvres jointes de son père, qui s’ouvrirent sur un monde…
Comme un tourbillon, il fut emporté sur la terre bleue des possibles…

« Les quelques mètres à travers les buissons devenaient pénibles. Les branches fouettaient le visage et les ronces déchiraient le tissu et lacéraient la chair des jambes.
Enfin, la végétation devint plus éparse et accommodante, en haut du promontoire. De là, un paysage densément boisé étalait son manteau de pourpre verte. Quelques hommes robustes attendaient en désignant de leur arme de pierre la silhouette montagneuse, solitaire et robuste, perdue dans cette immensité tourmentée de vallons, de rivières sauvages, où chassent l’ours et le loup.
Les hommes poussaient des cris aigus, et s’agitaient. Ils semblaient pris d’une fièvre guerrière emprunte de peur sacrée. Champlain regarda la bosse rocheuse que les Wendat, ou Hurons, appelaient « Montagne ».
« Nous pouvons y arriver demain, en fin de journée. »
François Gravé parlait en connaisseur. Élégamment vêtu, il n’en fut pas toujours ainsi. Grand, rasé de près, le visage buriné par le temps implacable de la vie au grand air, il était arrivé quelques années plus tôt. Cherchant fortune, il avait tout tenté. Il savait la difficulté et la lente progression, dans cet environnement hostile et sauvage de ces terres Canadiennes, pour y avoir fait la traite des fourrures.
Mais ce qui l’inquiétait semblait bien plus terrible que l’ours ou le loup. C’étaient les Iroquois !
Ce peuple Amérindiens, de guerriers fiers et redoutables, ennemis héréditaires des Hurons, des Montagnais et des Algonquins, avec qui Samuel de Champlain et ses compagnons Français avaient signé un pacte d’alliance qui les liaient, indiscutablement, à cette lutte fratricide séculaire.
Ce majestueux panorama s’enfonçait en terre adverse. La voie longeant le fleuve impétueux du Saint-Laurent s’enfonçait profondément dans les Hautes
Terres et donnait accès à des ressources immenses.
Mais ce climat de guerre incessant, perturbait le commerce de la traite des fourrures, première économie de la toute jeune colonie de Québec, fondée un an auparavant en 1608.
Samuel de Champlain et ses compagnons devaient y mettre un terme. Samuel fixa la montagne, balaya du regard les environs couverts de forêts obscures, et retourna au
campement.

Le feu brilla longtemps dans la nuit. Les Hurons allaient et venaient, bavassant dans leur langue. Un Français, habillé à la mode autochtone discutait joyeusement avec eux. Habillé d’une veste de peau et de jambières à franges, il était jeune et beau. Il avait rapidement pris et compris les coutumes Indiennes. Pendant un an, Etienne Brulé vécut au milieu des Hurons, et appris leur langue. Fidèle compagnon de Samuel, il lui servait d’interprète. Par la suite, il deviendra un des plus grands explorateurs d’Amérique du Nord. François Gravé lui demanda de se présenter sous la tente de Champlain. Une dizaine de français faisaient partis de l’expédition. Samuel de Champlain, Charentais au charisme imposant, un visage massif, la barbiche fière, trônait au milieu des français, penchés sur une carte de parchemin. Le chef Huron Arendarhonons montra de son doigt un point invisible sur la carte, et dit des mots que personnes ne comprit.
Dans l’obscurité vacillante des lampes, un homme à la peau sombre, plus que les autres, traduisit les paroles du vieux chef, en parfait français. C’était Mathieu Da Costa, originaire de quelque part, d’un pays de terre rouge d’Afrique. Lui-même ne savait pas d’où. Résultat possible et terrible de l’esclavage. Le financier de Champlain et de la colonie, Pierre Dugua de Mons, avait rencontré Mathieu Da Costa
à Amsterdam lors d’un voyage. Il avait été immédiatement séduit par ses capacités. Parfaitement polyglotte, Mathieu Da Costa avait une facilité dans l’apprentissage des langues et une grande intelligence. Dugua lui avait proposé l’aventure, de l’autre côté de l’océan, et lui, avait dit oui.
Premier homme libre d’origine Africaine sur cette terre inconnue, il avait, depuis son arrivée, appris les dialectes Amérindiens avec une rapidité déconcertante. Il était, avec Etienne Brûlé, l’un des interprètes de la colonnie.
« Voici la montagne du Vieil Homme, et nous sommes ici. »
Ils touchaient au but. Leurs alliés Hurons et Montagnais leur avaient raconté la légende. Le Vieil Homme de la Montagne était le chef spirituel des Iroquois et des Agniers. C’était aussi un magicien craint. Et tout traité de paix devait être approuvé par cet étrange ermite. A défaut, il faudrait faire la guerre, et la gagner une bonne fois pour toute !
On discuta encore quelques temps du trajet à suivre et d’autres choses, du pays, qui manquait, et l’on partit se coucher.
Le matin était frais. Le cui-cui des Roselins pourprés magnifiait les hauts pins environnants. Les traces du campement disparurent rapidement, et la troupe hétéroclite s’ébranla à travers les bosquets de feuillus. Des gaillards Indiens, chargés comme des mules, ne paraissaient pas souffrir à côté des français, tout aussi chargés et chancelants.
La journée passa. Le ciel resta dégagé, même si au loin, on apercevait des renflements cotonneux qui s’obscurcissaient à mesure. Les hommes regardaient constamment derrière eux, dans l’ombre des bois, l’imagination collective percevait d’étranges silhouettes, glissées entre les troncs. Les nuées de passereaux s’envolaient, effrayés par d’invisibles dangers. Et la troupe se sentie suivie, épiée.

En fin d’après-midi, enfin, on arriva à quelques lieues de la montagne. Le campement fut monté. Les Hurons n’iraient pas plus loin sur cette terre maudite. Les amis Indiens protégèrent le camp, commandés par leur chef, le Sagamo Arendarhonons.
François était inquiet, comme le laissait percevoir cette ride exagérée qui lui barrait le front, et s’en confia à Samuel.
« Nous ne savons pas ce que nous allons trouver là-haut. »
« Un espoir de paix, je l’espère. »
« Comment comptes-tu t’y prendre ? »
« Je veux proposer une ‘Ligne des Amitiés’, bénéfique pour tous, séparant les terres et les influences Iroquoises de notre Nouvelle-France. » Une première ‘Ligne des Amitiés’ avait été conclue en 1494 par le traité de Tordesillas. Elle reconnaissait le partage du monde entre les deux puissances principales, du Portugal et de l’Espagne.
Un simple trait sur une carte, un méridien passant au large des Iles du Cap-Vert. A gauche de cette ligne, les terres seraient possessions d’Espagne, à droite, au Portugal. Le Pape y avait apposé son sceau Pontifical. Cette ligne interdisait aux autres nations d’y revendiquer des terres et de s’y établirent. A la Suite de la guerre Franco-Espagnole de 1595-1598, la paix de Vervins fut signée. En 1598, elle mit fin à la rivalité des deux royaumes. Une clause secrète du traité concernait une nouvelle ‘Ligne des
Amitiés’. Un nouveau trait sur la carte, passant cette fois sur l’Île de Fer, aux Canaries. Cette ligne servirait désormais de premier méridien, deux cents ans avant celui de Paris en 1792, puis Greenwich en 1884. Cette clause secrète, autorisait désormais la France à traverser l’Océan, sans molestations de la part des Espagnols, qui acceptèrent ainsi le partage de leur monopole, attribué jadis par sa Sainteté Alexandre VI.
Les Français pourront s’établir en Amérique, à leur risques et périls. Car les Espagnols autorisent la traversée, mais se gardent le droit d’intervenir selon leurs intérêts, sans répercussion possible, sur le continent européen entre les deux royaumes de France et d’Espagne. A l’Ouest du méridien de l’Île de Fer, la zone devient donc un No Man’s Land ouvert aux audacieux, où guettent les galions Espagnols et où seul les plus téméraires s’y aventurent.
Champlain et ses compagnons ont profité de ce nouveau partage. Et la Nouvelle-France en est le fruit, encouragés et armés par le roi de France Henri IV.

On forma le régiment. Samuel de Champlain, Mathieu Da Costa, François Gravé, Etienne Brûlé, et six autres volontaires Français, de la toute jeune colonie de Québec firent l’ascension. Par prudence, la cordée avait emmené les arquebuses.
Deux heures plus tard, un chemin de pierre et de rocailles imprimait sa silhouette sur le flanc rocheux. Les explorateurs l’empruntèrent.
Le camp avait disparu, tout en bas, dans les brumes de fin de journée qui tapissait la cime des arbres d’un voile opaque. Quelques fois, des éboulis de pierres risquaient de blesser un homme.

Alors la montagne découvrit ses entrailles. Une ouverture perçait la roche. La caverne était sombre, et lorsque s’approcha les premiers hommes, des corbeaux lugubres donnèrent l’alertes en croassant méchamment.
Un grognement fit écho sur les parois de la grotte. Les soldats armèrent les arquebuses.
L’ombre immense, fit craindre l’attaque d’un ours. Bientôt découvert au soleil faiblissant, l’apparence de la bête qui sortait de sa crypte, balançait entre l’homme et l’animal…»

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