Sur une petite place, une petite fontaine …

Ici, tout concours à la beauté du monde originel. 

Les couleurs, du blanc éclatant des façades au bleu profond de la mer, en passant par l’or des fruits du citronnier…Et les odeurs ! 

La pierre millénaire chauffée au soleil, le thym sauvage brouté allègrement par les chèvres aux cornes torsadées, et les troncs noueux des oliviers…

Oui, tout concours au bonheur des habitants de cette petite île de la Mer Égée, Sophie en fait partie, et elle est heureuse.

Demain matin, aux premières lueurs de l’aube naissante, elle glissera sur l’eau lisse et endormie, en compagnie de Nectarios son compagnon. Tous les deux iront pêcher le menu de leur petit restaurant. Aucune prétention, une petite gargote, simple et authentique, quelques tables de bois vieux où l’on mange le fruit de la pêche et des rôties de chèvre, accompagné de vin résineux et d’eau fraîche.

Sophie sert et sourit, Nectarios, lui, cuisine. Et le soir venu, ils ferment la petite porte entourée de lierre odorant, et les pieds dans l’eau, contemplent l’embrasement majestueux d’un coucher de soleil. Dans le lit de drap blanc, ils feront l’amour, peut-être, tendrement, et le jour d’après assumera sa promesse d’être encore plus beau qu’hier.

La petite place, l’unique du village, est troublée par le seul bouillonnement de l’eau claire de la fontaine. 

Le vieux platane quant à lui, serait presque aussi vieux qu’Homère et son Odyssée, dit la légende, et son ombre procure une fraîcheur bienvenue aux hommes voûtés. Sous ses branches puissantes l’on s’assit entre amis sur un petit banc de marbre blanc. Les hommes, alors, n’ont qu’une occupation, celle de refaire le monde d’hier qu’ils ont connu et qui n’est plus, et les corps pesant d’Ans s’animent et vibrent à l’évocation de souvenirs oubliés, et lorsque Sophie passe silencieusement sur la place pavée, les visages burinés et creusés de rigoles, souris et saluent de leurs mains et de leur yeux pétillants et pleins de malice.

Cette place est secrète, elle est le cœur du village et pour y accéder il faut emprunter des petites ruelles qui serpentent, éblouissantes de blancheur.

Sophie a un rêve. Celui de reprendre le vignoble de l’île, laissé à l’abandon sur un coteau pentu, proche du moulin. Depuis que Gaetanos, le propriétaire, a pris sa retraite, contraint et forcé par les trop nombreuses années, les vignes se sont libérées des contraintes viticoles, les ronces se sont invitées et le raisin a pourri.

Sophie et Nectarios ne sont pas vigneron, peu importe, ils apprendront.

C’est ainsi que l’on crée des rêves, et l’île les exauce.

Encore un rêve, un seul, peut-être le plus important pour Sophie, celui de revoir ses enfants, laissés là-bas, loin, très loin de cette petite place, de son petit restaurant et du petit vignoble, cette fois elle voit grand.

Sophie avait une vie, une autre, avant, un mari, trois enfants, et un rêve déjà, celui de partir, loin.

Et la famille est partie. Quatre années sont passées, puis le bonheur s’est asséché.

Dans la nuit, silencieusement, Sophie pleurait, et Nectarios est passé. 

Il lui a parlé de son île, de sa barque, des chèvres qui broutent le thym sauvage et la vigne abandonnée, des couchers de soleil, de l’eau claire de la fontaine, des petits vieux aux yeux plissés sous le soleil, de la blancheur des murs, du bleu de la mer, et Sophie a souri, puis elle est partie.

Dans son paradis, maintenant, elle voudrait ses enfants, une mère seule ne peut pas être heureuse.

Alors, sur cette petite place, devant la fontaine, comme un reste de croyances archaïques, un espoir, elle lance une pièce dans l’eau fraîche bouillonnante. 

C’est ainsi qu’ici, on vit simplement.

C’est ainsi qu’ici, on accomplit les rêves, dit la légende…